M. Foucault, Il faut défendre la société
M. Foucault (1997), Il faut défendre la société, Cours au Collège de France. 1976, Hautes Études, Gallimard, Seuil, Paris, p.279
p.14
« Grosso modo, je crois que l’enjeu de tout cela serait ceci : l’analyse du pouvoir ou l’analyse des pouvoirs peut-elle, d’une manière ou d’une autre, se déduire de l’économie ?
Voilà pourquoi je pose cette question, et voilà ce que je veux dire par là. Je ne veux aucunement effacer des différences innombrables, gigantesques, mais, malgré et à travers ces différences, il me semble qu’il y a un certain point commun entre la conception juridique et, disons, libérale du pouvoir politique- celle que l’on trouve chez les philosophes du XVIIIe siècle – et puis la conception marxiste ou, en tout cas, une certaine conception courante qui vaut comme étant la conception du marxisme. Ce point commun, ce serait ce que j’appellerais l’ « économisme » dans la théorie du pouvoir. Et par là, je veux dire ceci : dans le cas de la théorie du pouvoir, le pouvoir est considéré comme un droit dont on serait possesseur comme d’un bien, et que l’on pourrait par conséquent transférer ou aliéner, d’une façon totale ou partielle, par un acte juridique ou un acte fondateur de droit – peu importe pour l’instant- qui serait de l’ordre de la cession ou du contrat. Le pouvoir, c’est celui, concret, que tout individu détient et qu’il viendrait à céder, totalement ou partiellement, pour constituer un pouvoir, une souveraineté politique. La constitution du pouvoir politique se fait donc dans cette série, dans cet ensemble théorique auquel je me réfère, sur le modèle d’une opération juridique qui serait de l’ordre de l’échange contractuel. Analogie, par conséquent, manifeste, et qui court tout au long de ces théories entre le pouvoir et les biens, le pouvoir et la richesse.
Dans l’autre cas, bien sûr, je pense à la conception marxiste générale du pouvoir : rien de cela, c’est évident. Mais vous avez dans cette conception marxiste quelque chose d’autre, qu’on pourrait appeler la « fonctionnalité économique » du pouvoir. « Fonctionnalité économique », dans la mesure où le pouvoir aurait essentiellement pour rôle à la fois de maintenir des rapports de production et de reconduire une domination de classe que le développement et les modalités propres de l’appropriation des forces productives ont rendue possible. Dans ce cas-là, le pouvoir politique trouverait dans l’économie sa raison d’être historique. En gros, si vous voulez, dans un cas, on a un pouvoir politique qui trouverait, dans la procédure de l’échange, dans l’économie de la circulation des biens, son modèle formel ; et, dans l’autre cas, le pouvoir politique aurait dans l’économie sa raison d’être historique, et le principe de sa forme concrète et de son fonctionnement actuel.
Le pouvoir, un mécanisme de répression
p.15
Le problème qui fait l’enjeu des recherches dont je parle peut, je crois se décompose de la manière suivante. Premièrement : le pouvoir est-il toujours dans une position seconde par rapport à l’économie ? est-il toujours finalisé et comme fonctionnalisé par l’économie ? Le pouvoir a-t-il essentiellement pour raison d’être et pour fin de servir l’économie ? Est-il destiné à la faire marcher, à solidifier, à maintenir, à reconduire des rapports qui sont caractéristiques de cette économie et essentiels à son fonctionnement ? Deuxième question : le pouvoir est-il modelé sur la marchandise ? Le pouvoir est-il quelque chose qui se possède, qui s’acquiert, qui se cède par contrat ou par force, qui s’aliène ou se récupère, qui circule, qui irrigue tell région, qui évite telle autre ? Ou bien, faut-il, au contraire, pour l’analyser, essayer de mettre en œuvre des instruments différents, même si les rapports de pouvoir sont profondément intriqués dans et avec les relations économiques, même si effectivement les rapports de pouvoir constituent toujours une sorte de faisceau ou de boucle avec les relations économiques ? Et, dans ce cas, l’indissociabilité de l’économie et du politique ne serait pas de l’ordre de la subordination fonctionnelle, ni non plus de l’ordre de l’isomorphie formelle, mais d’un autre ordre qu’il s’agirait précisément de dégager.
Pour faire une analyse non économique du pouvoir, de quoi, actuellement, dispose-t-on ? Je crois qu’on peut dire qu’on dispose vraiment de très peu de chose. On dispose, d’abord, de cette affirmation que le pouvoir ne se donne pas, ni ne s’échange, ni se reprend, mais qu’il s’exerce et qu’il n’existe qu’en acte. On dispose également de cette affirmation que le pouvoir n’est pas premièrement maintien et reconduction des relations économiques, mais, en lui-même, primairement, un rapport de force.Des questions, ou plutôt deux question : si le pouvoir s’exerce, qu’est-ce que cet exercice ? En quoi consiste-t-il ? Quelle est sa mécanique ? on a là quelque chose dont je dirais que c’étais une réponse-occasion, enfin, une réponse immédiate, qui me paraît renvoyée finalement par le fait concret de bien des analyses actuelles : le pouvoir, c’est essentiellement ce qui réprime. C’est ce qui réprime la nature, les instincts, une classe, des individus. Et lorsque, dans le discours contemporain, on trouve cette définition ressassant du pouvoir comme ce qui réprime, après tout, le discours contemporain ne fais pas une invention. Hegel l’avait dit le premier, et puis Fred et puis Reich. En tout cas, être organe de répression, c’est, dans le vocabulaire d’aujourd’hui, le qualificatif presque homérique du pouvoir. Alors, l’analyse du pouvoir ne doit-elle pas être d’abord, et essentiellement, l’analyse des mécanismes de répression ?
p.16
Deuxièmement – deuxième réponse-occasion, si vous coulez, sur le pouvoir est bien en lui-même mise en jeu et déploiement d’un rapport de force, plutôt que de l’analyser en termes de cession, contrat, aliénation, au lieu même de l’analyser en termes fonctionnels de reconduction des rapports de production, ne faut-il pas l’analyser d’abord et avant tout en termes de combat, d’affrontement ou de guerre ? On aurait donc, face à la première hypothèse – qui est : le mécanisme du pouvoir, c’est fondamentalement et essentiellement la répression-, une seconde hypothèse, qui serait : le pouvoir, c’est la guerre, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. Et, à ce moment-là, on retournerait la proposition de Clausewitz et on dirait que la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. Ce qui voudrait dire trois choses. D’abord ceci : que les rapports de pouvoir, tel qu’ils fonctionnent dans une société comme la nôtre, ont essentiellement pour point d’ancrage un certain rapport de force établie à un moment donné, historiquement précisable, dans la guerre et par la guerre. Et, s’il est vrai que le pouvoir politique arrête la guerre, fait régner ou tente de faire régner une paix dans la société civile, ce n’est pas du tout pour suspendre les effets de la guerre ou pour neutraliser le déséquilibre qui s’est manifesté dans la bataille finale de la guerre. Le pouvoir politique, dans cette hypothèse, aurait pour rôle de réinscrire perpétuellement ce rapport de force, par une sorte de guerre silencieuse, et de le réinscrire dans les institutions, dans les inégalités économiques, dans le langage, jusque dans les corps des uns et des autres. Ce serait donc le premier sens à donner à ce retournement de l’aphorisme de Clausewitz : la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens ; c’est-à-dire que la politique, c’est la sanction et la reconduction du déséquilibre de forces manifesté dans la guerre. Et le retournement de cette proposition voudrait dire autre chose aussi : à savoir que, à l’intérieur de cette « paix civil », les luttes politiques, les affrontements à propos du pouvoir, avec le pouvoir, pour le pouvoir, les modifications des rapports de force – accentuations d’un côté, renversements- , tout cela, dans un système politique, ne devrait être interprété comme les continuations de la guerre. Et serait à déchiffrer comme des épisodes, des fragmentations, des déplacements de la guerre elle-même. On n’écrirait jamais que l’histoire de cette même guerre, même lorsqu’on écrirait l’histoire de la paix et de ses institutions,
Le retournement de l’aphorisme de Clausewitz voudrait dire encore une troisième chose : la décision finale ne peut venir que de la guerre, c’est-à-dire d’une épreuve de force où les armes, finalement, devront être juges. La fin du politique, ce serait la dernière bataille, c’est-à-dire que la dernière bataille suspendrait enfin, et enfin seulement, l’exercice du pouvoir comme guerre continuée.
p.17
Vous voyez donc qu’à partir du moment où l’on essaie de se dégager des schémas économistes pour analyser le pouvoir, on trouve immédiatement face à deux hypothèses massives : d’une part, le mécanisme du pouvoir, ce serait la répression – hypothèse, si vous voulez, que j’appellerai commodément l’hypothèse de Reich- et, deuxièmement, le fond du rapport de pouvoir, c’est l’affrontement belliqueux des forces – hypothèse que j’appellerai, là encore par commodité, l’hypothèse de Nietzsche. Ces deux hypothèses ne sont pas inconciliables, au contraire ; elles paraissent même s’enchaîner avec assez de vraisemblance : la répression, après tout, n’est-elle pas la conséquence politique de la guerre, un peu comme l’oppression, dans la théorie classique du droit politique, étais l’abus de la souveraineté dans l’ordre juridique ?
On pourrait donc opposer deux grands systèmes d’analyse du pouvoir. L’un, qui serait les vieux systèmes que vous trouvez chez les philosophes du XVIIIe siècle, s’articulerait autour du pouvoir comme droit originaire que l’on cède, constitutif de la souveraineté, et avec le contrat comme matrice du pouvoir politique. Et ce pouvoir ainsi constitué risquerait, lorsqu’il se dépasse lui-même, c’est-à-dire lorsqu’il déborde les termes mêmes du contrat, de devenir oppression. Pouvoir-contrat, avec comme limite, ou, plutôt comme franchissement de la limite, l’oppression. Et vous auriez l’autre système qui essaierait, au contraire, d’analyser le pouvoir politique non plus selon le schéma contrat-oppression, mais selon le schéma guerre-répression. Et à ce moment-là, la répression, ce n’est pas ce qu’était l’oppression par rapport au contrat, le simple effet et la simple poursuite d’un rapport de domination. La répression ne serait autre chose que la mise en œuvre, à l’intérieur de cette pseudo-paix que travaille une guerre continue, d’un rapport perpétuel. Donc, deux schémas d’analyse du pouvoir : le schéma contrat-oppression, qui, est, si vous voulez, le schéma juridique, et le schéma guerre-répression, ou domination-répression, dans lequel l’opposition pertinente n’est pas celle du légitime et de l’illégitime, comme dans le schéma précédent, mais l’opposition entre lutte et soumission.
Il est bien entendu que tout ce que je vous ai dit au cours des années précédentes s’inscrit du côté du schéma lutte-repression. C’est ce schéma-là que, de fait j’ai essayé de mettre en oeuvre.
La guerre perpétuelle
p.18
Or, à mesure que je le mettais en œuvre, j’ai été amené tout de même à la reconsidérer ; à la fois, bien sûr, parce que sur tout un tas de points il est encore insuffisamment élaboré – je dirais même qu’il est tout à fait inélaboré – et aussi parce que je crois que ces deux notions de « répression » et de « guerre » doivent être considérablement modifié, sinon peut-être, à la limite, abandonnées. En tout cas, il faut regarder de près ces deux notions, « répression » et « guerre », ou, si vous voulez, regardez d’un peu plus près l’hypothèse que les mécanismes de pouvoir seraient essentiellement des mécanismes de répression, et cette autre hypothèse que, sous le pouvoir politique, ce qui gronde et ce qui fonctionne c’est essentiellement et avant tout un rapport belliqueux.
Je crois, sans trop me vanter, m’être tout de même méfié depuis assez longtemps de cette notion de « répression », et j’ai essayé de vous montrer, à propos justement des généalogies dont je parlerais tout à l’heure, à propos de l’histoire du droit pénal, du pouvoir psychiatrique, du contrôle de la sexualité enfantine, etc…, que les mécanismes mis en œuvre dans ces formations de pouvoir étaient tout autre chose, bien plus, en tout cas, que la répression. Je ne peux pas continuer sans reprendre un petit peu, justement, cette analyse de la répression, sans rassembler un peu tout ce que j’ai pu dire d’une façon un peu décousue sans doute. Par conséquent, le prochain cours ou, éventuellement, les deux prochains seront consacrés à la reprise critique de la notion de « répression », à essayer de montrer en quoi et comment cette notion si courante maintenant de répression pour caractériser les mécanismes et les effets de pouvoir, est tout à fait insuffisante pour les cerner.
Mais l’essentiel du cours sera consacré à l’autre volet, c’est-à-dire au problème de la guerre. Je voudrais essayer de voir dans quelle mesure le schéma binaire de la guerre, de la lutte, de l’affrontement des forces, peut effectivement être repéré comme le fond de la société civile, à la fois le principe et le moteur de l’exercice du pouvoir politique. Est-ce bien exactement de la guerre qu’il faut parler pour analyser le fonctionnement du pouvoir ? Est-ce que les notions de « tactique », de « stratégie », de « rapport de force » sont valables ? Dans quelle mesure le sont-elles ? Le pouvoir, tout simplement, est-il une guerre continuée par d’autres moyens que les armes ou les batailles ? Sous le thème devenu maintenant courant, thème d’ailleurs relativement récent, que le pouvoir a en charge de défendre la société, faut-il entendre, oui ou non, que la société dans sa structure politique est organisée de manière que certains puissent se défendre contre les autres, ou défendre leur domination contre la révolte des autres, ou, simplement encore, défendre leur victoire et la pérenniser dans l’assujettissement ?
p.19
Donc, le schéma du cours de cette année sera le suivant : d’abord, une ou deux leçons consacrées à la reprise de notion de répression ; puis je commencerai à traiter – éventuellement, je poursuivrai les années d’après, je n’en sais rien – ce problème de la guerre dans la société civile. Je commencerai à mettre de côté, justement, ceux qui passent pour les théoriciens de la guerre dans la société civil et qui ne le sont absolument pas à mon sens, c’est-à-dire Machiavel et Hobbes. Puis j’essaierai de reprendre cette théorie de la guerre comme principe historique de fonctionnement du pouvoir, autour du problème de la race, puisque c’est dans le binarisme des races qu’a été perçue, pour la première fois en Occident, la possibilité d’analyser le pouvoir politique comme guerre. Et j’essaierai de conduire cela jusqu’au moment où lutte des races et lutte des classes deviennent, à la fin du XIXe siècle, les deux grands schémas selon lesquels on tente de repérer le phénomène de la guerre et les rapports de force à l’intérieur de la société politique. »
Les méthodes pour analyser le pouvoir
p.25
« Donc, la question, pour moi, c’est de court-circuiter ou d’éviter ce problème, central pour le droit, de la souveraineté et de l’obéissance des individus soumis à cette souveraineté, et de faire apparaître, à la pace de la souveraineté et de l’obéissance, le problème de la domination et de l’assujettissement. Cela étant, in certain nombre de précautions de méthodes étaient requises pour essayer de suivre cette ligne, qui tentaient de court-circuiter, ou de biaiser avec la ligne générale de l’analyse juridique.
Précaution de méthodes ; celle-ci d’abord : il ne s’agit pas d’analyser les formes réglées et légitimes du pouvoir en leur centre, dans ce que peuvent être ses mécanismes généraux ou ses effets d’ensembles. Il s’agit de saisir, au contraire, le pouvoir à ses extrémités, dans ses derniers linéaments, là ou il devient capillaire ; c’est-à-dire : prendre le pouvoir dans ses formes et ses institutions les plus régionales, les plus locales, là surtout où ce pouvoir, débordant les règles de droit qui l’organisent et le délimitent, se prolonge par conséquent au-delà de ces règles, s’investissent dans des institutions, prend corps dans des techniques et se donne des instruments d’intervention matériels, éventuellement même violent. Un exemple, si vous voulez : plutôt que de chercher à savoir où et comment dans la souveraineté, telle qu’elle est présentée par la philosophie, soit du droit monarchique soir du droit démocratique, se fonde le pouvoir de punir, j’ai essayé de voir comment, effectivement, la punition, le pouvoir de punir prenaient corps dans un certain nombre d’institutions locales, régionales, matérielles, que ce soit le supplice ou que ce soit l’emprisonnement, et ceci dans le monde à la fois institutionnel, physique, réglementaire et violent des appareils effectifs de la punition. Autrement dit, saisir le pouvoir du côté de l’extrémité de moins en moins juridique de son exercice : c’est la première consigne donnée.
Deuxième consigne : il s’agissait de ne pas analyser le pouvoir au niveau de l’intention ou de la décision, de ne pas chercher à le prendre du côté intérieur, de ne pas poser cette question (que je crois labyrinthique et insortable) qui consiste à dire : qui donc a le pouvoir ? Qu’est-ce qu’il a dans la tête ? Et que cherche-t-il, celui qui a le pouvoir ? Mais d’étudier le pouvoir, au contraire, du côté où son intention – si intention il y a- est entièrement investie à l’intérieur de pratiques réelles et effectives ; d’étudier le pouvoir en quelque sort, du côté de sa face externe, là où il est en relation directe et immédiate avec ce qu’on peut appeler provisoirement, son objet, sa cible, son champ d’application, là autrement dit, où il s’implante et produit ses effets réels. Donc, non pas : pourquoi certain veulent-ils dominer ? Qu’est-ce qu’ils cherchent ?
p.26
Quelle est leur stratégie d’ensemble ? Mais : comment est-ce que les choses se passent au moment même, au niveau, au ras de la procédure d’assujettissement, ou dans ces processus continus et ininterrompus qui assujettissent le corps, dirigent les gestes, régissent les comportements.En d’autres termes, plutôt que de se demander comment la souveraineté apparaît en haut, cherché à savoir comment sont petit à petit, progressivement, réellement, matériellement constitués les sujets, les sujets, à partir de la multiplicité des corps, des forces, des énergies, des matières, des désirs, des pensées, etc... l’instance matérielle de l’assujettissement en tant que constitution des sujets, cela serait exactement le contraire de ce que Hobbes avait fait dans le Léviathan, et, je crois, après tout, tous les juristes, lorsque leur problème est de savoir comment, à partir de la multiplicité des individus et des volontés, il peut se former une volonté ou encore un corps unique, mais animés par une âme qui serait la souveraineté. Souvenez-vous du schéma du Léviathan : dans ce schéma, le Léviathan, en tant qu’homme fabriqué, n’est autre chose que la coagulation d’un certain nombre d’individualités séparées, qui se trouvent réunies par un certain nombre d’éléments constitutifs de l’État. Mais au cœur, ou plutôt à la tête de l’État, il existe quelque chose qui le constitue comme tel, et ce quelque chose c’est la souveraineté, dont Hobbes dit qu’elle est précisément l’âme du Léviathan. Eh bien, plutôt que de poser ce problème de l’âme centrale, je crois qu’il faudrait essayer – ce que j’ai essayé de faire – étudier les corps périphériques et multiples, ces corps constitués, par les effets de pouvoir, comme sujets.
Troisième précaution de méthode : ne pas prendre le pouvoir comme un phénomène de domination massif et homogène – domination d’un individu sur les autres, d’un groupe sur les autres, d’une classe sur les autres - ; bien avoir à l’esprit que le pouvoir, sauf à le considérer cde très haut et de très loin, n’est pas quelque chose qui se partage entre ceux qui l’ont et qui le détiennent exclusivement, et puis ceux qui ne l’ont pas et qui le subissent. Le pouvoir, je crois, doit être analysé comme quelque chose qui circule, ou plutôt quelque chose qui ne fonctionne qu’en chaîne. Il n’est jamais localisé ici ou là, il n’est jamais entre les mains de certains, il n’est jamais approprié comme une richesse ou un bien. Le pouvoir fonctionne. Le pouvoir s’exerce en réseau et, sur ce réseau, non seulement les individus circulent, mais ils sont toujours en position de subir et aussi d’exercer ce pouvoir. Ils ne sont jamais la cible inerte ou consentante du pouvoir, ils en sont toujours les relais. Autrement dit, le pouvoir transite par les individus, il ne s’applique pas à eux.
p.27
Il ne faut donc pas, je crois, concevoir l’individu comme une sorte de noyau élémentaire, atome primitif, matière multiple et muette sur laquelle viendrait s’appliquer, contre laquelle viendrait s’appliquer, contre laquelle viendrait frapper le pouvoir, qui soumettrait les individus ou les briserait. En réalité, ce qui fait qu’un corps, des gestes, des discours, des désirs sont identifiés et constitués comme individus, c’est précisément cela l’un des effets premiers du pouvoir. C’est-à-dire que l’individu n’est pas le vis-à-vis du pouvoir ; il en est, je crois, l’un des effets premiers. L’individu est un effet du pouvoir et il est en même temps, dans la mesure même où il en est un effet, le relais : le pouvoir transite par l’individu qu’il a constitué.
Quatrième conséquence au niveau des précautions de méthode : quand je dis : « le pouvoir, ça s’exerce, ça circule, ça forme réseau », c’est peut-être vrai jusqu’à un certain point. On peut dire également : « nous avons tous du fascisme dans la tête », et, plus fondamentalement encore : « nous avons tous du pouvoir dans le corps ». Et le pouvoir – dans une certaine mesure au moins – transite ou transhume par notre corps. Tout cela, en effet, peut-être dit ; mais je ne crois pas qu’il faille, à partir de là, conclure que le pouvoir serait, si vous voulez, la chose du monde la mieux partagé, la plus partagé, bien que, jusqu’à un certain point, il le soit. Ce n’est pas une sorte de distribution démocratique ou anarchique du pouvoir à travers les corps. Je veux dire ceci : il me semble que – ce serait là donc la quatrième précaution de méthode – l’important, c’est qu’il ne faut pas faire une sorte de déduction du pouvoir qui partirait du centre qui essaierait de voir jusqu’où il se prolonge par le bas, dans quelle mesure il se reproduit, il se reconduit jusqu’aux éléments les plus atomistiques de la société. Je crois qu’il faut, au contraire, qu’il faudrait faire une analyse ascendante du pouvoir, c’est-à-dire partir des mécanismes infinitésimaux, lesquels on leur propre histoire, leur propre trajet, leur propre tactique, et puis voir comment ces mécanismes de pouvoir, qui ont donc leur solidité et, en quelque sorte, leur technologie propre, ont été et sont encore investis colonisés, utilisés, infléchis, transformés, déplacés, entendus, etc., par des mécanismes de plus en plus généraux et des formes de domination globale. Ce n’est pas la domination globale qui se pluralise et se répercute jusqu’en bas. Je ne crois qu’il faut analyser la manière dont, aux niveaux les plus bas, les phénomènes, les techniques, les procédures de pouvoir jouent ; montrés comment ces procédures, bien sûr, se déplacent, s’étendent, se modifient, mais, surtout, comment elles sont investies, annexées par des phénomènes globaux, et comment des pouvoirs plus généraux ou des profits d’économies peuvent se glisser dans le jeu de ces technologies, à la fois relativement autonomes et infinitésimales, de pouvoir. »
p.28
Un exemple, pour que cela soir plus claire, à propos de la folie. On pourrait dire ceci, et ce serait l’analyse descendante dont, je crois, il faut se méfier : la bourgeoisie est devenu, à partir de la fin du XVIe siècle et XVIIe siècle, la classe dominante. Cela étant dit, comment peut-on en déduire l’internement des fous ? La déduction, elle est toujours facile, et c’est précisément ce que je lui reprocherai. Il est, en effet, facile de montrer comment le fou étant précisément celui qui est inutile dans la production industrielle, on est bien obligé de s’en débarrasser. On pourrait faire la même chose, si vous voulez, non plus à propos du fou, mais à propos de la sexualité infantile – c’est ce qu’ont fait un certain nombre de gens, jusqu’à un certain point Wilhelm Reich, Reimut Reiche certainement – et dire : à partie de la domination de la classe bourgeoise, comment peut-on comprendre la répression de la sexualité infantile ?Et bien, tout simplement, le corps humain étant devenu essentiellement force productives à partir du XVIIe siècle, XVIIIe siècle, toutes les formes de dépense qui étaient irréductibles à ces rapports, à la constitution des forces productives, toutes les formes de dépense ainsi manifestées dans leur inutilité, ont été bannies, exclus, réprimées. Ces déductions-là sont toujours possibles ; elles sont à la fois vraies et fausses. Elles sont essentiellement trop faciles, parce qu’in pourrait exactement faire le contraire, et précisément, à partir du principe que la bourgeoisie est devenue une classe dominante, en déduire que les contrôles de la sexualité, et de la sexualité infantile, ne sont absolument pas souhaitables ; or, au contraire, ce dont on a besoin, ce serait d’un apprentissage sexuel, d’un dressage sexuel, d’une précocité sexuelle, dans la mesure où il s’agit, après tout, de reconstituer par la sexualité une force de travail dont on sait bien que, au début du et XIXe siècle au moins, l’on considérait que son statut optimum serait d’être infinie : plus il y aurait de forces de travail, plus le système de la production capitaliste pourrait fonctionner à plein et au plus juste.
Je crois que n’importe quoi peut se déduire du phénomène général de la domination de la classe bourgeoise. Il me semble que ce qu’il faut faire c’est l’inverse, c’est-à-dire voir comment historiquement , en partant du bas, les mécanismes de contrôle ont pu jouer quand à l’exclusion de la folie, à la répression, à l’interdiction de la sexualité ; comment, au niveau effectif de la famille, de l’entourage immédiat, des cellules, ou aux niveaux les plus bas de la société, ces phénomènes-là, de répression ou d’exclusion, ont eu leurs instruments, leur logique, ont répondu à un certain nombre de besoins ; montrer quels ont été les agents, et cherches ces agents non pas du tout du côté de la bourgeoisie en général, mais des agents réels, qui ont pu être l’entourage immédiat, la famille, les parents, les médecins, le plus bas degré de la police, etc ; et comment ces mécanismes de pouvoir, à un moment donné, dans une conjoncture précise, et moyennant un certain nombre de transformations, ont commencé à devenir économiquement profitables et politiquement utiles. Et on arriverait, je crois, à montrer facilement au, au fond, ce dont la bourgeoisie a eu besoin, ce en quoi finalement le système a trouvé son intérêt, ce n’est pas que les fous soient exclus, ou que la masturbation des enfants soit surveillé et interdire – encore une fois, le système bourgeois peut parfaitement support le contraire- ; en revanche, là où on a trouvé son intérêt et où effectivement il s’est investi, ce n’est pas dans le fait qu’ils soient exclus, mais dans la technique et la procédure m^me de l’exclusion. Ce sont les mécanismes d’exclusion, c’est l’appareillage de surveillance, c’est la médicalisation de la sexualité, de la folie, de la délinquance, c’est tout cela, c’est-à-dire le micromécanique du pouvoir, qui a représenté, constitué pour la bourgeoisie, à partir d’un certain moment, un intérêt et c’est à cela que la bourgeoisie s’est intéressée.
Disons encre : dans la mesure où la notion de « bourgeoisie » et d’ « intérêt de la bourgeoisie » sont vraisemblablement sans contenu réel, au poins pour les problèmes que nous venons de poser là maintenant, ce qu’il faut voir, c’est justement il n’y a pas eu la bourgeoisie qui a pensé que la folie devait être exclue ou que la sexualité infantile devait être réprimée, mais les mécanismes d’exclusion de la folie, les mécanismes de surveillance de la sexualité infantile, à partir d’un certain moment, et pour des raisons qu’il faut étudier, ont dégagé un certain profit économique, une certaine utilité politique et, du coup, se sont trouvés tout naturellement colonisés et soutenus par des mécanismes globaux et, finalement, par le système de l’État tout entier. Et c’est en s’accrochant, en partant de ces techniques de pouvoir et en montrant le profit économique ou les utilités politiques qui en dérivent, dans un certain contexte et pour certaines raisons, que l’on peut comprendre effectivement ces mécanismes finissent par faire partie de l’ensemble. Autrement dit : la bourgeoisie se moque totalement des fous, mais les procédures d’exclusion des fous ont dégagé, libéré, à partir du et XIXe siècle et encore une fois selon certaines transformations, un profit politique, éventuellement même une certaine utilité économique, qui ont solidifié le système et qui l’on fait fonctionner dans l’ensemble. »
p.30
« La bourgeoisie ne s’intéresse pas aux fous, mais au pouvoir qui porte sur les fous ; la bourgeoisie ne s’intéresse pas à la sexualité de l’enfant, mais au système de pouvoir qui contrôle la sexualité de l’enfant. La bourgeoisie se moquent totalement des délinquants, de leurs punitions ou de leur réinsertion qui n’a économiquement pas beaucoup d’intérêt. En revanche, de l’ensemble des mécanismes par lesquels le délinquant est contrôlé, suivi, puni, réformé, il se dégage, pour la Bourgeoisie, un intérêt qui fonctionne à l’intérieur du système économico-politique général. Voilà la quatrième précaution, la quatrième ligne de méthode que je voulais suivre.
Cinquième précaution : il se peut bien que les grandes machineries du pouvoir se soient accompagnées de productions idéologiques. Il y a eu sans doute, par exemple, une idéologie de l’éducation, une idéologie du pouvoir monarchique, une idéologie de la démocratie parlementaire, etc. Mais à la base, je crois pas que ce soit des idéologies. C’est beaucoup moins et beaucoup plus. Ce sont des instruments effectifs de formation et de cumul du savoir, ce sont des méthodes d’observation, des techniques d’enregistrement, des procédures d’investigation et de recherche, ce sont des appareils de vérification. C’est-à-dire que le pouvoir, quand il s’exerce dans ses mécanismes fins, ne peut pas le faire sans la formation, l’organisation et la mise en circulation d’un savoir ou, plutôt, d’appareils de savoir qui ne sont pas des accompagnements ou des édifices idéologiques.
Pour résumer ces cinq précautions de méthodes je dirai ceci : plutôt que d’orienter la recherche sus le pouvoir du côté de l’édifice juridique de la souveraineté, du côté des appareils d’État, du côté des idéologies qui l’accompagnent, je crois qu’il faut orienter l’analyse du pouvoir du côté de la domination (et non pas de la souveraineté), du côté des opérateurs matériels, du côté des formes d’assujettissement, du côté des connexions et utilisations des systèmes locaux de cet assujettissement et du côté, enfin, des dispositifs de savoir.
En somme, il faut se débarrasser du modèle du Léviathan, ce modèle d’un homme artificiel, à la fois automate, fabriqué et unitaire également, qui envelopperait tous les individus réels, et dont les citoyens seraient le corps, mais dont l’âme serait la souveraineté ; Il faut étudier le pouvoir hors du modèle du Léviathan, hors du champs délimité par la souveraineté juridique et l’institution de l’État ; il s’agit de l’analyser à partir des techniques et tactiques de domination. »
p.32
« Or, au XVIIe et au XVIIIe siècle, il s’est produit un phénomène important : l’apparition – il faut dire l’invention – d’une nouvelle mécanique de pouvoir, qui a des procédures bien particulières, des instruments tout nouveau, un appareillage très différent et qui, je crois, est absolument incompatible avec les rapports de souveraineté. Cette nouvelle mécanique de pouvoir porte d’abord sur les corps et sur ce qu’ils font, plus que sur la terre et son produit. C’est un mécanisme de pouvoir qui permet d’extraire des corps, du temps et du travail, plutôt que des biens et de la richesse. C’est un type de pouvoir qui s’exerce continûment par surveillance et non pas de façon discontinue par des systèmes de redevances et d’obligations chroniques. C’est un type de pouvoir qui suppose un quadrillage serré de coercitions matérielles plutôt que l’existence physique d’un souverain, et définit une nouvelle économie de pouvoir dont le principe est que l’on doit à la fois faire croître les forces assujetties et la force et l’efficacité de ce qui les assujettit.
Il me semble que ce type-là de pouvoir s’oppose exactement, terme à terme, à la mécanique de pouvoir que décrivait ou cherchait à transcrire la théorie de la souveraineté. La théorie de la souveraineté est liée à une forme de pouvoir qui s’exerce sur la terre et les produit de la terre, beaucoup plus que sur les corps et sur ce qu’ils font. Cette théorie concerne le déplacement et l’appropriation par le pouvoir, non pas du temps et du travail, mais des biens et de la richesse. C’est elle qui permet de transcrire en termes juridiques des obligations discontinues et chroniques de redevances, et mas pas de coder une surveillance continue ; c’est une théorie qui permet de fonder le pouvoir autour et à partir de l’existence physique du souverain et non pas des systèmes continu et permanents de surveillance. La théorie de la souveraineté est ce qui permet de fonder le pouvoir absolu dans la dépense absolue du pouvoir, et non pas de calculer le pouvoir avec le minimum de dépense et le maximum d’efficacité. Ce nouveau type de type de pouvoir, qui n’est donc plus du tout transcriptible dans les termes de la souveraineté, c’est l’une des grandes inventions de la société bourgeoise. »
p.33
« il a été l’un des instrument fondamentaux de la mise en place du capitalisme industriel et du type de société qui lui est corrélatif. Ce pouvoir non souverain, étranger donc à la forme de la souveraineté, c’est le pouvoir « disciplinaire ». »
« On a donc dans les sociétés modernes, à partir du XIX° siècle et jusqu’à nos jours, d’une part une législation un discours, une organisation du droit public articulé autour du principe de la souveraineté du corps social et de la délégation par chacun de sa souveraineté à l’État ; et puis on a, en même temps, un quadrillage serré de coercitions disciplinaire qui assure, de fait, la cohésion de ce même corps social. »
p.34
« Or ce quadrillage ne peut en aucun cas se transcrire dans ce droit, qui en est pourtant l’accompagnement nécessaire. Un droit de la souveraineté et une mécanique de la discipline : c’est entre ces deux limites, je crois, que se joue l’exercice du pouvoir. Mais ces deux limites sont telles, et elles sont si hétérogènes, que l’on ne peut jamais rabattre l’une sur l’autre. Le pouvoir s’exerce, dans les sociétés modernes, à travers, à partir de, et dans le même de cette hétérogénéité entre un droit public de la souveraineté et une mécanique polymorphe de la discipline. Cela ne veut pas dire que vous avez, d’une part, un système de droit bavard et explicite qui serait celui de la souveraineté, et puis des disciplines obscures et muettes qui travailleraient en profondeur, dans l’ombre, et qui constitueraient le sous-sol silencieux de la grande mécanique du pouvoir. En fait, les disciplines ont leur propre discours. Elles sont elles-mêmes, et pour les raisons que je vous disais tout à l’heure, créatrices d’appareils de savoir, de savoir et de champs multiples de connaissance. Elles sont extraordinairement inventives dans l’ordre de ces appareils à former du savoir et des connaissances, et elles sont porteuses d’un discours, mais d’un discours qui ne peut pas être le discours du droit, le discours juridique. Le discours de la discipline est étranger à celui de la loi ; il est étranger à celui de la règle comme effet de la volonté souveraine. Les disciplines vont donc porter un discours qui sera celui de la règle : non pas celui de la règle juridique dérivée de la souveraineté ; mais celui de la règle naturelle, c’est-à-dire de la norme. Elles définiront un code qui sera celui, non pas de la loi, mais de la normalisation, et elles se référeront nécessairement à un horizon théorique qui ne sera pas l’édifice du droit, mais le champ des sciences humaines. Et leur jurisprudence, à ces disciplines, sera celle du savoir clinique. »
Le pouvoir souverain, un pouvoir obsolète
p.222
Tout s’est passé comme si le pouvoir, qui avait comme modalité, comme schéma organisateur, la souveraineté, s’était trouvé inopérant pour régit le corps économique et politique d’une société en voie d’explosion démographique et d’industrialisation. Si bien que la veille mécanique du pouvoir de souveraineté beaucoup trop de chose échappaient, à la fois par en bas et par en haut, au niveau du détail et au niveau de la masse.
Du doit souveraineté de faire mourir ou de laisser vivre au droit de faire vivre et de laisser mourir.
p.213
Il me semble qu’un des phénomène fondamentaux du XIX e siècle a été, est ce qu’on pourrait appeler la prise en compte de la vie par le pouvoir : une prise de pouvoir sur l’homme en tant qu’être vivant, une sorte d’étatisation du biologique…
p.214
Je crois que, pour comprendre ce qui s’est passé, on peut se référer à ce qu’était la théorie classique de la souveraineté…Dans la théorie classique de la souveraineté, vous savez que le droit de vue et de mort était un de ses attributs fondamentaux. En un sens, dire que le souverain a droit de vie et de mort signifie qu’il peut faire mourir et laisser vivre ; en tout cas, que la vie et la mort ne sont pas de ces phénomène naturels, immédiats, en quelque sorte originaire ou radicaux, qui tomberaient hors du champs du pouvoir politique… [Le sujet] est, du point de vue de la vie et de la mort, neutre, et c’est simplement qu fait du souverain que le sujet a droit à être vivant ou a droit, éventuellement, à être mort. Le droit de vie et de mort s’exerce que d’une façon déséquilibrée, et toujours du côté de la mort. L’effet du pouvoir souverain sur la vie ne s’exerce qu’à partir du moment où le souverain peut tuer… Ce n’est pas le droit de faire mourir ou de faire vivre. Ce n’est pas non plus le droit de laisser vivre et de laisser mourir. C’est le droit de faire mourir ou de laisser vivre.
Et je crois que, justement, un des plus massives transformations du droit politique au XIX e siècle a consisté, je ne dis pas exactement à substituer, mais à compléter, ce vieux droit de souveraineté – faire mourir ou laisser vivre – par un autre droit nouveau, qui ne va pas effacer le premier, mais qui va le pénétrer, le traverser, le modifier, et qui va être un droit, ou plutôt un pouvoir exactement inverse : pouvoir de « faire » vivre et de « laisser » mourir. Le droit de souveraineté, c’est donc celui de faire mourir ou de laisser vivre. Et puis, c’est ce nouveau droit qui s’installe : le droit de faire vivre et de laisser mourir.
p.215
En fait, là ou je voulais suivre la transformation, c’est au niveau non pas de la théorie politique mais, au niveau des mécanismes, des techniques, des technologies de pouvoir. Alors, là, on retombe sur des choses familières : c’est que, au XVII e siècle et au XVIII e siècle, on a vu apparaître des techniques de pouvoir qui étaient essentiellement contrées sur le corps, sur le corps individuel. C’étaient toutes ces procédures par lesquelles on assurait la distribution spatial des corps individuels ( leur séparation, leur alignement, leur mise en série et en surveillance) et l’organisation, autour de ces corps individuels, de tout un champs de visibilité. C’étaient aussi des techniques de rationalisation et d’économie stricte d’un pouvoir qui devait s’exercer, de la manière la moins coûteuse possible, par tout un système de surveillance, de hiérarchies, d’inspection, d’écriture, de rapports : toute cette technologie qu’on peut appeler technologie disciplinaire du travail.
Naissance de la biopolitique
p.215
Or, pendant la seconde moitié du XIX e siècle, je crois que l’on voit apparaître quelque chose de nouveau, qui est une autre technologie de pouvoir, non disciplinaire cette fois. Une technologie de pouvoir qui n’exclut pas la première, qui n’exclut pas la technique disciplinaire, mais qui l’emboîte, qui l’intègre, qui la modifie partiellement et qui va l’utiliser en s’implantant en quelque sorte en elle, et s’incrustant effectivement grâce à cette technique disciplinaire préalable.
p.216
Ce nouvelle technique ne supprime pas la technique disciplinaire tout simplement parce qu’elle est d’un autre niveau, elle est à une autre échelle,…
Et puis la nouvelle technologie qui se met en place s’adresse à la multiplicité des hommes, mais non pas en tant qu’ils se résument en des corps, mais en tant qu’elle forme, au contraire, une masse globale, affectée de processus d’ensemble qui sont propres à la vie, et qui sont des processus comme la naissance, la mort, la production, la maladie,…Donc, après une première prise de pouvoir sur le corps qui s’est faite sur le mode de l’individualisation, on a une seconde prise de pouvoir qui, elle, n’est pas individualisante mais qui est massifiante, qui se fait en direction non pas de l’homme-corps, mais de l’homme-espèce. Après l’anatomo-politique du corps humain, mise en place au cours du XVIII e siècle, on voit apparaître, à la fin de ce siècle, quelque chose qui n’est plus une anatomo-politique du corps humain, mais que j’appellerai une « biopolitique » de l’espèce humaine.
Ce sont ces processus-là de natalité, de mortalité, de longévité qui justement dans la seconde moitié du XVIII e siècle, en liaison avec tout un tas de problème économiques et politiques, ont constitué, les premiers objets de savoir et les première cibles de contrôle de cette biopolitique. C’est à ce moment-là, en tout cas que l’on met en œuvre la mesure statistique de ces phénomène avec les premières démographies.
p.217
Ce sont ces phénomènes-là [les pandémies] qu’on commence à prendre en compte à la fin du XVIII e siècle et qui amènent la mise en place q’une médecine qui va avoir, maintenant, la fonction majeure de l’hygiène publique, avec des organismes de coordination des soins médicaux, de centralisation de l’information, de normalisation du savoir, et prend aussi l’allure de campagne d’apprentissage de l’hygiène et de médicalisation de la population.
p.218
Et c’est par rapport à ces phénomènes-là que cette biopolitique va mettre en place non seulement des institutions d’assistance (qui existaient, elles, depuis très longtemps, mais des mécanismes beaucoup plus subtils, économiquement beaucoup plus rationnels que la grosse la grosse assistance, à la fois massive et lacunaire, qui était essentiellement rattachée à l’Église. On va voir des mécanismes plus subtils, plus rationnels, d’assurance, d’épargne individuelle et collective, de sécurité,..
Relation de l’homme à son milieu : le marécage et la ville
Enfin dernier domaine : prise en compte des relations entre l’espèce humaine, les êtres humains en tant qu’espèce, en tant qu’être vivants, et puis leur milieu, leur milieu d’existence – que ce soient les effets bruts du milieu géographique, climatique, hydrographiques : les problèmes, par exemple, des marécages, des épidémies liées à l’existence des marécages pendant toute la première moitié du XIX e siècle. Et, également, le problème de ce milieu, en tant que ce n’est pas un milieu naturel et qu’il a des effets de retour sur la population ; un milieu qui a été créé par elle. Ce sera, essentiellement, le problème de la ville.
Le nouveau personnage : la population
La première serait celle-ci : l’apparition d’un élément – j’allais dire d’un personnage- nouveau, qu’au fond ni la théorie du droit, ni la pratique disciplinaire ne connaissent. La théorie du droit, au fond, ne connaissait que l’individu et la société : l’individu contractant et le corps social qui avait été constitué par le contrat volontaire ou implicite des individus. Les disciplines, elles, avaient affaire pratiquement à l’individu et à son corps. Ce à quoi on a affaire dans cette nouvelle technologie de pouvoir, ce n’est pas exactement la société (ou, enfin, le corps social tel que le définissent les juristes) ; ce n’est pas non plus l’individu-corps. C’est un nouveau corps : corps multiple, corps à nombre de tête, sinon infinie, du moins pas nécessairement dénombrable. C’est la notion de « population »
p.219
La biopolitique a affaire à la population, et la population comme problème politique, comme problème à la fois scientifique et politique, comme problème biologique et comme problème de pouvoir,…
La régularisation, une nouvelle méthode
p.219
Cette technologie de pouvoir, cette biopolitique, va mettre en place des mécanismes qui ont un certain nombre de fonctions très différentes des fonctions qui étaient celles des mécanismes disciplinaires. Dans les mécanismes mis en place par la biopolitique, il va s’agir d’abord, bien sût, de prévisions, d’estimations statistiques, de mesures globales ; il va s’agir également, non pas de modifier tel phénomène en particulier, non pas tellement tel individu en tant qu’il est un individu, mais essentiellement, d’intervenir au niveau de ce que sont les déterminations de ces phénomènes dans ce qu’ils ont de globaux. Il va falloir modifier, baisser la morbidité ; il va falloir allonger la vie ; il va falloir stimuler la natalité. Et is s’agit surtout d’établir des mécanismes régulateurs qui, dans cette population globale avec son champ aléatoire, vont pouvoir fixer un équilibre, maintenir une moyenne, établir une sorte d’homéostasie, assurer des compensations, bref, installer des mécanismes de sécurité autour de cet aléatoire qui est inhérent à une population d’être vivants, d’optimaliser un état de vie : mécanismes, vous le voyer, comme les mécanismes disciplinaire, destinés en somme à maximaliser des forces et à les extraire, mais qui passent par des chemins entièrement différents.
p.220
bref de prendre en compte la vie, les processus biologiques de l’homme-espèce, et d’assurer sur eux non pas une discipline, mais une régularisation ;
La mort d’un acte public a un acte privé
Tout le monde sait, surtout depuis un certain nombre d’études récentes, que la grande ritualisation publique de la mort a disparue, ou en tout cas s’est effacée, progressivement, depuis la fin du XVIII e siècle, et jusqu’à maintenant. Au point que maintenant la mort ) cessant d’être une de ces cérémonies éclatantes à laquelle, les individus, la famille, le groupe, presque la société entière, participaient – est devenue, au contraire, ce qu’on cache ; elle est devenue la chose la plus privée et la plus honteuse…Or, je crois que la raison pour laquelle, en effet, la mort est devenue ainsi cette chose que l’onc cache, n’est pas dans une sorte de déplacement de l’angoisse ou de modification des mécanismes de répressifs. Elle est dans une transformation des technologies de pouvoir. Ce qui donnait jusqu’à la fin du XVIII e siècle son éclat à la mort, ce qui lui imposait sa haute ritualisation, c’étais d’être la manifestation d’un passage d’un pouvoir à un autre. La mort, c’était le moment où l’on passait d’un pouvoir souverain d’ici-bas, à cet autre pouvoir, qui était celui du souverain de l’au-delà. La mort, c’était également une transmission du pouvoir du mourant, pouvoir qui se transmettait à ceux qui survivaient : dernière paroles, dernière recommandations, volonté ultimes, testaments,… C’étaient ces phénomènes de pouvoir qui étaient ainsi ritualisés.
p.221
Or, maintenant que le pouvoir est de moins en moins le droit de faire mourir, et de plus en plus le droit d’intervenir pour faire vivre, et sur la manière de vivre, et sur le « comment » de la vie, à partir du moment donc où le pouvoir intervient surtout à ce niveau-là pour majorer la vie, pour contrôler les accidents, les aléas, les déficiences, du coup la mort, comme terme de la vie, est évidemment le terme, la limite, le bout du pouvoir. Elle est du côté extérieur, par rapport au pouvoir : elle est ce qui tombe hors de ses prises, et sur quoi le pouvoir n’auras qu’en général, globalement, statistiquement. Ce quoi le pouvoir a prise ce n’est pas la mort, c’est la mortalité. Et dans cette mesure-là, il est bien normale que la mort, maintenant, retombe du côté du privé et de ce qu’il y a de plus privé. Alors que, dans le droit de souveraineté, la mort était le point où éclatait, de la façon la plus manifeste, l’absolu pouvoir du souverain, la mort va être, au contraire, maintenant, le moment où l’individu échappe à tout pouvoir, retombe sur lui-même et se replie, en quelque sorte, sur sa part la plus privée.
Discipline et biopolitique
p.223
On a donc deux séries : la série corps-organisme – discipline – institution ; et la série population – processus biologique – mécanismes régulateurs – État. Un ensemble organique institutionnel : l’organi-disciplinaire de l’institution et d’un autre côté, un ensemble biologique et étatique : la bio-régulation par l’ État…
Ces grandes régulations globales qui ont proliféré au long du XIX e siècle on les trouve, au niveau étatique mais au dessous aussi du niveau étatique, avec tout une série d’institutions sous-étatique, comme les institutions médicales, les caisses de secours, les assurances.
La ville
p.223
Le problème de la ville, ou plus précisément cette disposition spatiale, réfléchie, concertée que constitue la ville-modèle, la ville artificielle, la ville de réalité utopique, elle qu’on la non seulement rêvée, mais réalité utopique, mais constitué effectivement XIX e siècle. Prenez quelque chose comme la cité ouvrière, la cité ouvrière telle qu’elle existe au XIX e siècle, qu’est-ce que c’est ? On voit très bien comment elle s’articule, en quelque sorte à la perpendiculaire, les mécanismes disciplinaires de contrôle sur le corps, sur les corps, par son quadrillage, par le découpage même de la cité, par la localisation des familles (chacune dans une maison) et des individus (chacun dans une pièce).
p.224
Découpage, mise en visibilité des individus, normalisation des conduites, sorte de contrôle policier spontané qui s’exercer ainsi par la disposition spatial même de la ville : toute une série de mécanismes disciplinaires qu’il est facile de retrouver dans la cité ouvrières. Et vous avez toutes une série de mécanismes qui sont au contraire, des mécanismes qui sont, au contraire, des mécanismes régularisateurs, qui induisent des conduites d’épargne par exemple, qui sont liés à l’habitat, à la location de l’habitat et éventuellement à son achat. Des systèmes d’assurance-maladie, d’assurance-veillesse ; des règles d’hygiène qui assurent la longévité optimale de la population ; des pressions que l’organisation même de la ville fait jouer sur la sexualité, donc la procréation ; les pressions qu’on exerce sur l’hygiène des familles ; les soins apportés aux enfants ; la scolarité. Donc des mécanismes disciplinaires et des mécanismes régulateurs.
p.14
« Grosso modo, je crois que l’enjeu de tout cela serait ceci : l’analyse du pouvoir ou l’analyse des pouvoirs peut-elle, d’une manière ou d’une autre, se déduire de l’économie ?
Voilà pourquoi je pose cette question, et voilà ce que je veux dire par là. Je ne veux aucunement effacer des différences innombrables, gigantesques, mais, malgré et à travers ces différences, il me semble qu’il y a un certain point commun entre la conception juridique et, disons, libérale du pouvoir politique- celle que l’on trouve chez les philosophes du XVIIIe siècle – et puis la conception marxiste ou, en tout cas, une certaine conception courante qui vaut comme étant la conception du marxisme. Ce point commun, ce serait ce que j’appellerais l’ « économisme » dans la théorie du pouvoir. Et par là, je veux dire ceci : dans le cas de la théorie du pouvoir, le pouvoir est considéré comme un droit dont on serait possesseur comme d’un bien, et que l’on pourrait par conséquent transférer ou aliéner, d’une façon totale ou partielle, par un acte juridique ou un acte fondateur de droit – peu importe pour l’instant- qui serait de l’ordre de la cession ou du contrat. Le pouvoir, c’est celui, concret, que tout individu détient et qu’il viendrait à céder, totalement ou partiellement, pour constituer un pouvoir, une souveraineté politique. La constitution du pouvoir politique se fait donc dans cette série, dans cet ensemble théorique auquel je me réfère, sur le modèle d’une opération juridique qui serait de l’ordre de l’échange contractuel. Analogie, par conséquent, manifeste, et qui court tout au long de ces théories entre le pouvoir et les biens, le pouvoir et la richesse.
Dans l’autre cas, bien sûr, je pense à la conception marxiste générale du pouvoir : rien de cela, c’est évident. Mais vous avez dans cette conception marxiste quelque chose d’autre, qu’on pourrait appeler la « fonctionnalité économique » du pouvoir. « Fonctionnalité économique », dans la mesure où le pouvoir aurait essentiellement pour rôle à la fois de maintenir des rapports de production et de reconduire une domination de classe que le développement et les modalités propres de l’appropriation des forces productives ont rendue possible. Dans ce cas-là, le pouvoir politique trouverait dans l’économie sa raison d’être historique. En gros, si vous voulez, dans un cas, on a un pouvoir politique qui trouverait, dans la procédure de l’échange, dans l’économie de la circulation des biens, son modèle formel ; et, dans l’autre cas, le pouvoir politique aurait dans l’économie sa raison d’être historique, et le principe de sa forme concrète et de son fonctionnement actuel.
Le pouvoir, un mécanisme de répression
p.15
Le problème qui fait l’enjeu des recherches dont je parle peut, je crois se décompose de la manière suivante. Premièrement : le pouvoir est-il toujours dans une position seconde par rapport à l’économie ? est-il toujours finalisé et comme fonctionnalisé par l’économie ? Le pouvoir a-t-il essentiellement pour raison d’être et pour fin de servir l’économie ? Est-il destiné à la faire marcher, à solidifier, à maintenir, à reconduire des rapports qui sont caractéristiques de cette économie et essentiels à son fonctionnement ? Deuxième question : le pouvoir est-il modelé sur la marchandise ? Le pouvoir est-il quelque chose qui se possède, qui s’acquiert, qui se cède par contrat ou par force, qui s’aliène ou se récupère, qui circule, qui irrigue tell région, qui évite telle autre ? Ou bien, faut-il, au contraire, pour l’analyser, essayer de mettre en œuvre des instruments différents, même si les rapports de pouvoir sont profondément intriqués dans et avec les relations économiques, même si effectivement les rapports de pouvoir constituent toujours une sorte de faisceau ou de boucle avec les relations économiques ? Et, dans ce cas, l’indissociabilité de l’économie et du politique ne serait pas de l’ordre de la subordination fonctionnelle, ni non plus de l’ordre de l’isomorphie formelle, mais d’un autre ordre qu’il s’agirait précisément de dégager.
Pour faire une analyse non économique du pouvoir, de quoi, actuellement, dispose-t-on ? Je crois qu’on peut dire qu’on dispose vraiment de très peu de chose. On dispose, d’abord, de cette affirmation que le pouvoir ne se donne pas, ni ne s’échange, ni se reprend, mais qu’il s’exerce et qu’il n’existe qu’en acte. On dispose également de cette affirmation que le pouvoir n’est pas premièrement maintien et reconduction des relations économiques, mais, en lui-même, primairement, un rapport de force.Des questions, ou plutôt deux question : si le pouvoir s’exerce, qu’est-ce que cet exercice ? En quoi consiste-t-il ? Quelle est sa mécanique ? on a là quelque chose dont je dirais que c’étais une réponse-occasion, enfin, une réponse immédiate, qui me paraît renvoyée finalement par le fait concret de bien des analyses actuelles : le pouvoir, c’est essentiellement ce qui réprime. C’est ce qui réprime la nature, les instincts, une classe, des individus. Et lorsque, dans le discours contemporain, on trouve cette définition ressassant du pouvoir comme ce qui réprime, après tout, le discours contemporain ne fais pas une invention. Hegel l’avait dit le premier, et puis Fred et puis Reich. En tout cas, être organe de répression, c’est, dans le vocabulaire d’aujourd’hui, le qualificatif presque homérique du pouvoir. Alors, l’analyse du pouvoir ne doit-elle pas être d’abord, et essentiellement, l’analyse des mécanismes de répression ?
p.16
Deuxièmement – deuxième réponse-occasion, si vous coulez, sur le pouvoir est bien en lui-même mise en jeu et déploiement d’un rapport de force, plutôt que de l’analyser en termes de cession, contrat, aliénation, au lieu même de l’analyser en termes fonctionnels de reconduction des rapports de production, ne faut-il pas l’analyser d’abord et avant tout en termes de combat, d’affrontement ou de guerre ? On aurait donc, face à la première hypothèse – qui est : le mécanisme du pouvoir, c’est fondamentalement et essentiellement la répression-, une seconde hypothèse, qui serait : le pouvoir, c’est la guerre, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. Et, à ce moment-là, on retournerait la proposition de Clausewitz et on dirait que la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. Ce qui voudrait dire trois choses. D’abord ceci : que les rapports de pouvoir, tel qu’ils fonctionnent dans une société comme la nôtre, ont essentiellement pour point d’ancrage un certain rapport de force établie à un moment donné, historiquement précisable, dans la guerre et par la guerre. Et, s’il est vrai que le pouvoir politique arrête la guerre, fait régner ou tente de faire régner une paix dans la société civile, ce n’est pas du tout pour suspendre les effets de la guerre ou pour neutraliser le déséquilibre qui s’est manifesté dans la bataille finale de la guerre. Le pouvoir politique, dans cette hypothèse, aurait pour rôle de réinscrire perpétuellement ce rapport de force, par une sorte de guerre silencieuse, et de le réinscrire dans les institutions, dans les inégalités économiques, dans le langage, jusque dans les corps des uns et des autres. Ce serait donc le premier sens à donner à ce retournement de l’aphorisme de Clausewitz : la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens ; c’est-à-dire que la politique, c’est la sanction et la reconduction du déséquilibre de forces manifesté dans la guerre. Et le retournement de cette proposition voudrait dire autre chose aussi : à savoir que, à l’intérieur de cette « paix civil », les luttes politiques, les affrontements à propos du pouvoir, avec le pouvoir, pour le pouvoir, les modifications des rapports de force – accentuations d’un côté, renversements- , tout cela, dans un système politique, ne devrait être interprété comme les continuations de la guerre. Et serait à déchiffrer comme des épisodes, des fragmentations, des déplacements de la guerre elle-même. On n’écrirait jamais que l’histoire de cette même guerre, même lorsqu’on écrirait l’histoire de la paix et de ses institutions,
Le retournement de l’aphorisme de Clausewitz voudrait dire encore une troisième chose : la décision finale ne peut venir que de la guerre, c’est-à-dire d’une épreuve de force où les armes, finalement, devront être juges. La fin du politique, ce serait la dernière bataille, c’est-à-dire que la dernière bataille suspendrait enfin, et enfin seulement, l’exercice du pouvoir comme guerre continuée.
p.17
Vous voyez donc qu’à partir du moment où l’on essaie de se dégager des schémas économistes pour analyser le pouvoir, on trouve immédiatement face à deux hypothèses massives : d’une part, le mécanisme du pouvoir, ce serait la répression – hypothèse, si vous voulez, que j’appellerai commodément l’hypothèse de Reich- et, deuxièmement, le fond du rapport de pouvoir, c’est l’affrontement belliqueux des forces – hypothèse que j’appellerai, là encore par commodité, l’hypothèse de Nietzsche. Ces deux hypothèses ne sont pas inconciliables, au contraire ; elles paraissent même s’enchaîner avec assez de vraisemblance : la répression, après tout, n’est-elle pas la conséquence politique de la guerre, un peu comme l’oppression, dans la théorie classique du droit politique, étais l’abus de la souveraineté dans l’ordre juridique ?
On pourrait donc opposer deux grands systèmes d’analyse du pouvoir. L’un, qui serait les vieux systèmes que vous trouvez chez les philosophes du XVIIIe siècle, s’articulerait autour du pouvoir comme droit originaire que l’on cède, constitutif de la souveraineté, et avec le contrat comme matrice du pouvoir politique. Et ce pouvoir ainsi constitué risquerait, lorsqu’il se dépasse lui-même, c’est-à-dire lorsqu’il déborde les termes mêmes du contrat, de devenir oppression. Pouvoir-contrat, avec comme limite, ou, plutôt comme franchissement de la limite, l’oppression. Et vous auriez l’autre système qui essaierait, au contraire, d’analyser le pouvoir politique non plus selon le schéma contrat-oppression, mais selon le schéma guerre-répression. Et à ce moment-là, la répression, ce n’est pas ce qu’était l’oppression par rapport au contrat, le simple effet et la simple poursuite d’un rapport de domination. La répression ne serait autre chose que la mise en œuvre, à l’intérieur de cette pseudo-paix que travaille une guerre continue, d’un rapport perpétuel. Donc, deux schémas d’analyse du pouvoir : le schéma contrat-oppression, qui, est, si vous voulez, le schéma juridique, et le schéma guerre-répression, ou domination-répression, dans lequel l’opposition pertinente n’est pas celle du légitime et de l’illégitime, comme dans le schéma précédent, mais l’opposition entre lutte et soumission.
Il est bien entendu que tout ce que je vous ai dit au cours des années précédentes s’inscrit du côté du schéma lutte-repression. C’est ce schéma-là que, de fait j’ai essayé de mettre en oeuvre.
La guerre perpétuelle
p.18
Or, à mesure que je le mettais en œuvre, j’ai été amené tout de même à la reconsidérer ; à la fois, bien sûr, parce que sur tout un tas de points il est encore insuffisamment élaboré – je dirais même qu’il est tout à fait inélaboré – et aussi parce que je crois que ces deux notions de « répression » et de « guerre » doivent être considérablement modifié, sinon peut-être, à la limite, abandonnées. En tout cas, il faut regarder de près ces deux notions, « répression » et « guerre », ou, si vous voulez, regardez d’un peu plus près l’hypothèse que les mécanismes de pouvoir seraient essentiellement des mécanismes de répression, et cette autre hypothèse que, sous le pouvoir politique, ce qui gronde et ce qui fonctionne c’est essentiellement et avant tout un rapport belliqueux.
Je crois, sans trop me vanter, m’être tout de même méfié depuis assez longtemps de cette notion de « répression », et j’ai essayé de vous montrer, à propos justement des généalogies dont je parlerais tout à l’heure, à propos de l’histoire du droit pénal, du pouvoir psychiatrique, du contrôle de la sexualité enfantine, etc…, que les mécanismes mis en œuvre dans ces formations de pouvoir étaient tout autre chose, bien plus, en tout cas, que la répression. Je ne peux pas continuer sans reprendre un petit peu, justement, cette analyse de la répression, sans rassembler un peu tout ce que j’ai pu dire d’une façon un peu décousue sans doute. Par conséquent, le prochain cours ou, éventuellement, les deux prochains seront consacrés à la reprise critique de la notion de « répression », à essayer de montrer en quoi et comment cette notion si courante maintenant de répression pour caractériser les mécanismes et les effets de pouvoir, est tout à fait insuffisante pour les cerner.
Mais l’essentiel du cours sera consacré à l’autre volet, c’est-à-dire au problème de la guerre. Je voudrais essayer de voir dans quelle mesure le schéma binaire de la guerre, de la lutte, de l’affrontement des forces, peut effectivement être repéré comme le fond de la société civile, à la fois le principe et le moteur de l’exercice du pouvoir politique. Est-ce bien exactement de la guerre qu’il faut parler pour analyser le fonctionnement du pouvoir ? Est-ce que les notions de « tactique », de « stratégie », de « rapport de force » sont valables ? Dans quelle mesure le sont-elles ? Le pouvoir, tout simplement, est-il une guerre continuée par d’autres moyens que les armes ou les batailles ? Sous le thème devenu maintenant courant, thème d’ailleurs relativement récent, que le pouvoir a en charge de défendre la société, faut-il entendre, oui ou non, que la société dans sa structure politique est organisée de manière que certains puissent se défendre contre les autres, ou défendre leur domination contre la révolte des autres, ou, simplement encore, défendre leur victoire et la pérenniser dans l’assujettissement ?
p.19
Donc, le schéma du cours de cette année sera le suivant : d’abord, une ou deux leçons consacrées à la reprise de notion de répression ; puis je commencerai à traiter – éventuellement, je poursuivrai les années d’après, je n’en sais rien – ce problème de la guerre dans la société civile. Je commencerai à mettre de côté, justement, ceux qui passent pour les théoriciens de la guerre dans la société civil et qui ne le sont absolument pas à mon sens, c’est-à-dire Machiavel et Hobbes. Puis j’essaierai de reprendre cette théorie de la guerre comme principe historique de fonctionnement du pouvoir, autour du problème de la race, puisque c’est dans le binarisme des races qu’a été perçue, pour la première fois en Occident, la possibilité d’analyser le pouvoir politique comme guerre. Et j’essaierai de conduire cela jusqu’au moment où lutte des races et lutte des classes deviennent, à la fin du XIXe siècle, les deux grands schémas selon lesquels on tente de repérer le phénomène de la guerre et les rapports de force à l’intérieur de la société politique. »
Les méthodes pour analyser le pouvoir
p.25
« Donc, la question, pour moi, c’est de court-circuiter ou d’éviter ce problème, central pour le droit, de la souveraineté et de l’obéissance des individus soumis à cette souveraineté, et de faire apparaître, à la pace de la souveraineté et de l’obéissance, le problème de la domination et de l’assujettissement. Cela étant, in certain nombre de précautions de méthodes étaient requises pour essayer de suivre cette ligne, qui tentaient de court-circuiter, ou de biaiser avec la ligne générale de l’analyse juridique.
Précaution de méthodes ; celle-ci d’abord : il ne s’agit pas d’analyser les formes réglées et légitimes du pouvoir en leur centre, dans ce que peuvent être ses mécanismes généraux ou ses effets d’ensembles. Il s’agit de saisir, au contraire, le pouvoir à ses extrémités, dans ses derniers linéaments, là ou il devient capillaire ; c’est-à-dire : prendre le pouvoir dans ses formes et ses institutions les plus régionales, les plus locales, là surtout où ce pouvoir, débordant les règles de droit qui l’organisent et le délimitent, se prolonge par conséquent au-delà de ces règles, s’investissent dans des institutions, prend corps dans des techniques et se donne des instruments d’intervention matériels, éventuellement même violent. Un exemple, si vous voulez : plutôt que de chercher à savoir où et comment dans la souveraineté, telle qu’elle est présentée par la philosophie, soit du droit monarchique soir du droit démocratique, se fonde le pouvoir de punir, j’ai essayé de voir comment, effectivement, la punition, le pouvoir de punir prenaient corps dans un certain nombre d’institutions locales, régionales, matérielles, que ce soit le supplice ou que ce soit l’emprisonnement, et ceci dans le monde à la fois institutionnel, physique, réglementaire et violent des appareils effectifs de la punition. Autrement dit, saisir le pouvoir du côté de l’extrémité de moins en moins juridique de son exercice : c’est la première consigne donnée.
Deuxième consigne : il s’agissait de ne pas analyser le pouvoir au niveau de l’intention ou de la décision, de ne pas chercher à le prendre du côté intérieur, de ne pas poser cette question (que je crois labyrinthique et insortable) qui consiste à dire : qui donc a le pouvoir ? Qu’est-ce qu’il a dans la tête ? Et que cherche-t-il, celui qui a le pouvoir ? Mais d’étudier le pouvoir, au contraire, du côté où son intention – si intention il y a- est entièrement investie à l’intérieur de pratiques réelles et effectives ; d’étudier le pouvoir en quelque sort, du côté de sa face externe, là où il est en relation directe et immédiate avec ce qu’on peut appeler provisoirement, son objet, sa cible, son champ d’application, là autrement dit, où il s’implante et produit ses effets réels. Donc, non pas : pourquoi certain veulent-ils dominer ? Qu’est-ce qu’ils cherchent ?
p.26
Quelle est leur stratégie d’ensemble ? Mais : comment est-ce que les choses se passent au moment même, au niveau, au ras de la procédure d’assujettissement, ou dans ces processus continus et ininterrompus qui assujettissent le corps, dirigent les gestes, régissent les comportements.En d’autres termes, plutôt que de se demander comment la souveraineté apparaît en haut, cherché à savoir comment sont petit à petit, progressivement, réellement, matériellement constitués les sujets, les sujets, à partir de la multiplicité des corps, des forces, des énergies, des matières, des désirs, des pensées, etc... l’instance matérielle de l’assujettissement en tant que constitution des sujets, cela serait exactement le contraire de ce que Hobbes avait fait dans le Léviathan, et, je crois, après tout, tous les juristes, lorsque leur problème est de savoir comment, à partir de la multiplicité des individus et des volontés, il peut se former une volonté ou encore un corps unique, mais animés par une âme qui serait la souveraineté. Souvenez-vous du schéma du Léviathan : dans ce schéma, le Léviathan, en tant qu’homme fabriqué, n’est autre chose que la coagulation d’un certain nombre d’individualités séparées, qui se trouvent réunies par un certain nombre d’éléments constitutifs de l’État. Mais au cœur, ou plutôt à la tête de l’État, il existe quelque chose qui le constitue comme tel, et ce quelque chose c’est la souveraineté, dont Hobbes dit qu’elle est précisément l’âme du Léviathan. Eh bien, plutôt que de poser ce problème de l’âme centrale, je crois qu’il faudrait essayer – ce que j’ai essayé de faire – étudier les corps périphériques et multiples, ces corps constitués, par les effets de pouvoir, comme sujets.
Troisième précaution de méthode : ne pas prendre le pouvoir comme un phénomène de domination massif et homogène – domination d’un individu sur les autres, d’un groupe sur les autres, d’une classe sur les autres - ; bien avoir à l’esprit que le pouvoir, sauf à le considérer cde très haut et de très loin, n’est pas quelque chose qui se partage entre ceux qui l’ont et qui le détiennent exclusivement, et puis ceux qui ne l’ont pas et qui le subissent. Le pouvoir, je crois, doit être analysé comme quelque chose qui circule, ou plutôt quelque chose qui ne fonctionne qu’en chaîne. Il n’est jamais localisé ici ou là, il n’est jamais entre les mains de certains, il n’est jamais approprié comme une richesse ou un bien. Le pouvoir fonctionne. Le pouvoir s’exerce en réseau et, sur ce réseau, non seulement les individus circulent, mais ils sont toujours en position de subir et aussi d’exercer ce pouvoir. Ils ne sont jamais la cible inerte ou consentante du pouvoir, ils en sont toujours les relais. Autrement dit, le pouvoir transite par les individus, il ne s’applique pas à eux.
p.27
Il ne faut donc pas, je crois, concevoir l’individu comme une sorte de noyau élémentaire, atome primitif, matière multiple et muette sur laquelle viendrait s’appliquer, contre laquelle viendrait s’appliquer, contre laquelle viendrait frapper le pouvoir, qui soumettrait les individus ou les briserait. En réalité, ce qui fait qu’un corps, des gestes, des discours, des désirs sont identifiés et constitués comme individus, c’est précisément cela l’un des effets premiers du pouvoir. C’est-à-dire que l’individu n’est pas le vis-à-vis du pouvoir ; il en est, je crois, l’un des effets premiers. L’individu est un effet du pouvoir et il est en même temps, dans la mesure même où il en est un effet, le relais : le pouvoir transite par l’individu qu’il a constitué.
Quatrième conséquence au niveau des précautions de méthode : quand je dis : « le pouvoir, ça s’exerce, ça circule, ça forme réseau », c’est peut-être vrai jusqu’à un certain point. On peut dire également : « nous avons tous du fascisme dans la tête », et, plus fondamentalement encore : « nous avons tous du pouvoir dans le corps ». Et le pouvoir – dans une certaine mesure au moins – transite ou transhume par notre corps. Tout cela, en effet, peut-être dit ; mais je ne crois pas qu’il faille, à partir de là, conclure que le pouvoir serait, si vous voulez, la chose du monde la mieux partagé, la plus partagé, bien que, jusqu’à un certain point, il le soit. Ce n’est pas une sorte de distribution démocratique ou anarchique du pouvoir à travers les corps. Je veux dire ceci : il me semble que – ce serait là donc la quatrième précaution de méthode – l’important, c’est qu’il ne faut pas faire une sorte de déduction du pouvoir qui partirait du centre qui essaierait de voir jusqu’où il se prolonge par le bas, dans quelle mesure il se reproduit, il se reconduit jusqu’aux éléments les plus atomistiques de la société. Je crois qu’il faut, au contraire, qu’il faudrait faire une analyse ascendante du pouvoir, c’est-à-dire partir des mécanismes infinitésimaux, lesquels on leur propre histoire, leur propre trajet, leur propre tactique, et puis voir comment ces mécanismes de pouvoir, qui ont donc leur solidité et, en quelque sorte, leur technologie propre, ont été et sont encore investis colonisés, utilisés, infléchis, transformés, déplacés, entendus, etc., par des mécanismes de plus en plus généraux et des formes de domination globale. Ce n’est pas la domination globale qui se pluralise et se répercute jusqu’en bas. Je ne crois qu’il faut analyser la manière dont, aux niveaux les plus bas, les phénomènes, les techniques, les procédures de pouvoir jouent ; montrés comment ces procédures, bien sûr, se déplacent, s’étendent, se modifient, mais, surtout, comment elles sont investies, annexées par des phénomènes globaux, et comment des pouvoirs plus généraux ou des profits d’économies peuvent se glisser dans le jeu de ces technologies, à la fois relativement autonomes et infinitésimales, de pouvoir. »
p.28
Un exemple, pour que cela soir plus claire, à propos de la folie. On pourrait dire ceci, et ce serait l’analyse descendante dont, je crois, il faut se méfier : la bourgeoisie est devenu, à partir de la fin du XVIe siècle et XVIIe siècle, la classe dominante. Cela étant dit, comment peut-on en déduire l’internement des fous ? La déduction, elle est toujours facile, et c’est précisément ce que je lui reprocherai. Il est, en effet, facile de montrer comment le fou étant précisément celui qui est inutile dans la production industrielle, on est bien obligé de s’en débarrasser. On pourrait faire la même chose, si vous voulez, non plus à propos du fou, mais à propos de la sexualité infantile – c’est ce qu’ont fait un certain nombre de gens, jusqu’à un certain point Wilhelm Reich, Reimut Reiche certainement – et dire : à partie de la domination de la classe bourgeoise, comment peut-on comprendre la répression de la sexualité infantile ?Et bien, tout simplement, le corps humain étant devenu essentiellement force productives à partir du XVIIe siècle, XVIIIe siècle, toutes les formes de dépense qui étaient irréductibles à ces rapports, à la constitution des forces productives, toutes les formes de dépense ainsi manifestées dans leur inutilité, ont été bannies, exclus, réprimées. Ces déductions-là sont toujours possibles ; elles sont à la fois vraies et fausses. Elles sont essentiellement trop faciles, parce qu’in pourrait exactement faire le contraire, et précisément, à partir du principe que la bourgeoisie est devenue une classe dominante, en déduire que les contrôles de la sexualité, et de la sexualité infantile, ne sont absolument pas souhaitables ; or, au contraire, ce dont on a besoin, ce serait d’un apprentissage sexuel, d’un dressage sexuel, d’une précocité sexuelle, dans la mesure où il s’agit, après tout, de reconstituer par la sexualité une force de travail dont on sait bien que, au début du et XIXe siècle au moins, l’on considérait que son statut optimum serait d’être infinie : plus il y aurait de forces de travail, plus le système de la production capitaliste pourrait fonctionner à plein et au plus juste.
Je crois que n’importe quoi peut se déduire du phénomène général de la domination de la classe bourgeoise. Il me semble que ce qu’il faut faire c’est l’inverse, c’est-à-dire voir comment historiquement , en partant du bas, les mécanismes de contrôle ont pu jouer quand à l’exclusion de la folie, à la répression, à l’interdiction de la sexualité ; comment, au niveau effectif de la famille, de l’entourage immédiat, des cellules, ou aux niveaux les plus bas de la société, ces phénomènes-là, de répression ou d’exclusion, ont eu leurs instruments, leur logique, ont répondu à un certain nombre de besoins ; montrer quels ont été les agents, et cherches ces agents non pas du tout du côté de la bourgeoisie en général, mais des agents réels, qui ont pu être l’entourage immédiat, la famille, les parents, les médecins, le plus bas degré de la police, etc ; et comment ces mécanismes de pouvoir, à un moment donné, dans une conjoncture précise, et moyennant un certain nombre de transformations, ont commencé à devenir économiquement profitables et politiquement utiles. Et on arriverait, je crois, à montrer facilement au, au fond, ce dont la bourgeoisie a eu besoin, ce en quoi finalement le système a trouvé son intérêt, ce n’est pas que les fous soient exclus, ou que la masturbation des enfants soit surveillé et interdire – encore une fois, le système bourgeois peut parfaitement support le contraire- ; en revanche, là où on a trouvé son intérêt et où effectivement il s’est investi, ce n’est pas dans le fait qu’ils soient exclus, mais dans la technique et la procédure m^me de l’exclusion. Ce sont les mécanismes d’exclusion, c’est l’appareillage de surveillance, c’est la médicalisation de la sexualité, de la folie, de la délinquance, c’est tout cela, c’est-à-dire le micromécanique du pouvoir, qui a représenté, constitué pour la bourgeoisie, à partir d’un certain moment, un intérêt et c’est à cela que la bourgeoisie s’est intéressée.
Disons encre : dans la mesure où la notion de « bourgeoisie » et d’ « intérêt de la bourgeoisie » sont vraisemblablement sans contenu réel, au poins pour les problèmes que nous venons de poser là maintenant, ce qu’il faut voir, c’est justement il n’y a pas eu la bourgeoisie qui a pensé que la folie devait être exclue ou que la sexualité infantile devait être réprimée, mais les mécanismes d’exclusion de la folie, les mécanismes de surveillance de la sexualité infantile, à partir d’un certain moment, et pour des raisons qu’il faut étudier, ont dégagé un certain profit économique, une certaine utilité politique et, du coup, se sont trouvés tout naturellement colonisés et soutenus par des mécanismes globaux et, finalement, par le système de l’État tout entier. Et c’est en s’accrochant, en partant de ces techniques de pouvoir et en montrant le profit économique ou les utilités politiques qui en dérivent, dans un certain contexte et pour certaines raisons, que l’on peut comprendre effectivement ces mécanismes finissent par faire partie de l’ensemble. Autrement dit : la bourgeoisie se moque totalement des fous, mais les procédures d’exclusion des fous ont dégagé, libéré, à partir du et XIXe siècle et encore une fois selon certaines transformations, un profit politique, éventuellement même une certaine utilité économique, qui ont solidifié le système et qui l’on fait fonctionner dans l’ensemble. »
p.30
« La bourgeoisie ne s’intéresse pas aux fous, mais au pouvoir qui porte sur les fous ; la bourgeoisie ne s’intéresse pas à la sexualité de l’enfant, mais au système de pouvoir qui contrôle la sexualité de l’enfant. La bourgeoisie se moquent totalement des délinquants, de leurs punitions ou de leur réinsertion qui n’a économiquement pas beaucoup d’intérêt. En revanche, de l’ensemble des mécanismes par lesquels le délinquant est contrôlé, suivi, puni, réformé, il se dégage, pour la Bourgeoisie, un intérêt qui fonctionne à l’intérieur du système économico-politique général. Voilà la quatrième précaution, la quatrième ligne de méthode que je voulais suivre.
Cinquième précaution : il se peut bien que les grandes machineries du pouvoir se soient accompagnées de productions idéologiques. Il y a eu sans doute, par exemple, une idéologie de l’éducation, une idéologie du pouvoir monarchique, une idéologie de la démocratie parlementaire, etc. Mais à la base, je crois pas que ce soit des idéologies. C’est beaucoup moins et beaucoup plus. Ce sont des instruments effectifs de formation et de cumul du savoir, ce sont des méthodes d’observation, des techniques d’enregistrement, des procédures d’investigation et de recherche, ce sont des appareils de vérification. C’est-à-dire que le pouvoir, quand il s’exerce dans ses mécanismes fins, ne peut pas le faire sans la formation, l’organisation et la mise en circulation d’un savoir ou, plutôt, d’appareils de savoir qui ne sont pas des accompagnements ou des édifices idéologiques.
Pour résumer ces cinq précautions de méthodes je dirai ceci : plutôt que d’orienter la recherche sus le pouvoir du côté de l’édifice juridique de la souveraineté, du côté des appareils d’État, du côté des idéologies qui l’accompagnent, je crois qu’il faut orienter l’analyse du pouvoir du côté de la domination (et non pas de la souveraineté), du côté des opérateurs matériels, du côté des formes d’assujettissement, du côté des connexions et utilisations des systèmes locaux de cet assujettissement et du côté, enfin, des dispositifs de savoir.
En somme, il faut se débarrasser du modèle du Léviathan, ce modèle d’un homme artificiel, à la fois automate, fabriqué et unitaire également, qui envelopperait tous les individus réels, et dont les citoyens seraient le corps, mais dont l’âme serait la souveraineté ; Il faut étudier le pouvoir hors du modèle du Léviathan, hors du champs délimité par la souveraineté juridique et l’institution de l’État ; il s’agit de l’analyser à partir des techniques et tactiques de domination. »
p.32
« Or, au XVIIe et au XVIIIe siècle, il s’est produit un phénomène important : l’apparition – il faut dire l’invention – d’une nouvelle mécanique de pouvoir, qui a des procédures bien particulières, des instruments tout nouveau, un appareillage très différent et qui, je crois, est absolument incompatible avec les rapports de souveraineté. Cette nouvelle mécanique de pouvoir porte d’abord sur les corps et sur ce qu’ils font, plus que sur la terre et son produit. C’est un mécanisme de pouvoir qui permet d’extraire des corps, du temps et du travail, plutôt que des biens et de la richesse. C’est un type de pouvoir qui s’exerce continûment par surveillance et non pas de façon discontinue par des systèmes de redevances et d’obligations chroniques. C’est un type de pouvoir qui suppose un quadrillage serré de coercitions matérielles plutôt que l’existence physique d’un souverain, et définit une nouvelle économie de pouvoir dont le principe est que l’on doit à la fois faire croître les forces assujetties et la force et l’efficacité de ce qui les assujettit.
Il me semble que ce type-là de pouvoir s’oppose exactement, terme à terme, à la mécanique de pouvoir que décrivait ou cherchait à transcrire la théorie de la souveraineté. La théorie de la souveraineté est liée à une forme de pouvoir qui s’exerce sur la terre et les produit de la terre, beaucoup plus que sur les corps et sur ce qu’ils font. Cette théorie concerne le déplacement et l’appropriation par le pouvoir, non pas du temps et du travail, mais des biens et de la richesse. C’est elle qui permet de transcrire en termes juridiques des obligations discontinues et chroniques de redevances, et mas pas de coder une surveillance continue ; c’est une théorie qui permet de fonder le pouvoir autour et à partir de l’existence physique du souverain et non pas des systèmes continu et permanents de surveillance. La théorie de la souveraineté est ce qui permet de fonder le pouvoir absolu dans la dépense absolue du pouvoir, et non pas de calculer le pouvoir avec le minimum de dépense et le maximum d’efficacité. Ce nouveau type de type de pouvoir, qui n’est donc plus du tout transcriptible dans les termes de la souveraineté, c’est l’une des grandes inventions de la société bourgeoise. »
p.33
« il a été l’un des instrument fondamentaux de la mise en place du capitalisme industriel et du type de société qui lui est corrélatif. Ce pouvoir non souverain, étranger donc à la forme de la souveraineté, c’est le pouvoir « disciplinaire ». »
« On a donc dans les sociétés modernes, à partir du XIX° siècle et jusqu’à nos jours, d’une part une législation un discours, une organisation du droit public articulé autour du principe de la souveraineté du corps social et de la délégation par chacun de sa souveraineté à l’État ; et puis on a, en même temps, un quadrillage serré de coercitions disciplinaire qui assure, de fait, la cohésion de ce même corps social. »
p.34
« Or ce quadrillage ne peut en aucun cas se transcrire dans ce droit, qui en est pourtant l’accompagnement nécessaire. Un droit de la souveraineté et une mécanique de la discipline : c’est entre ces deux limites, je crois, que se joue l’exercice du pouvoir. Mais ces deux limites sont telles, et elles sont si hétérogènes, que l’on ne peut jamais rabattre l’une sur l’autre. Le pouvoir s’exerce, dans les sociétés modernes, à travers, à partir de, et dans le même de cette hétérogénéité entre un droit public de la souveraineté et une mécanique polymorphe de la discipline. Cela ne veut pas dire que vous avez, d’une part, un système de droit bavard et explicite qui serait celui de la souveraineté, et puis des disciplines obscures et muettes qui travailleraient en profondeur, dans l’ombre, et qui constitueraient le sous-sol silencieux de la grande mécanique du pouvoir. En fait, les disciplines ont leur propre discours. Elles sont elles-mêmes, et pour les raisons que je vous disais tout à l’heure, créatrices d’appareils de savoir, de savoir et de champs multiples de connaissance. Elles sont extraordinairement inventives dans l’ordre de ces appareils à former du savoir et des connaissances, et elles sont porteuses d’un discours, mais d’un discours qui ne peut pas être le discours du droit, le discours juridique. Le discours de la discipline est étranger à celui de la loi ; il est étranger à celui de la règle comme effet de la volonté souveraine. Les disciplines vont donc porter un discours qui sera celui de la règle : non pas celui de la règle juridique dérivée de la souveraineté ; mais celui de la règle naturelle, c’est-à-dire de la norme. Elles définiront un code qui sera celui, non pas de la loi, mais de la normalisation, et elles se référeront nécessairement à un horizon théorique qui ne sera pas l’édifice du droit, mais le champ des sciences humaines. Et leur jurisprudence, à ces disciplines, sera celle du savoir clinique. »
Le pouvoir souverain, un pouvoir obsolète
p.222
Tout s’est passé comme si le pouvoir, qui avait comme modalité, comme schéma organisateur, la souveraineté, s’était trouvé inopérant pour régit le corps économique et politique d’une société en voie d’explosion démographique et d’industrialisation. Si bien que la veille mécanique du pouvoir de souveraineté beaucoup trop de chose échappaient, à la fois par en bas et par en haut, au niveau du détail et au niveau de la masse.
Du doit souveraineté de faire mourir ou de laisser vivre au droit de faire vivre et de laisser mourir.
p.213
Il me semble qu’un des phénomène fondamentaux du XIX e siècle a été, est ce qu’on pourrait appeler la prise en compte de la vie par le pouvoir : une prise de pouvoir sur l’homme en tant qu’être vivant, une sorte d’étatisation du biologique…
p.214
Je crois que, pour comprendre ce qui s’est passé, on peut se référer à ce qu’était la théorie classique de la souveraineté…Dans la théorie classique de la souveraineté, vous savez que le droit de vue et de mort était un de ses attributs fondamentaux. En un sens, dire que le souverain a droit de vie et de mort signifie qu’il peut faire mourir et laisser vivre ; en tout cas, que la vie et la mort ne sont pas de ces phénomène naturels, immédiats, en quelque sorte originaire ou radicaux, qui tomberaient hors du champs du pouvoir politique… [Le sujet] est, du point de vue de la vie et de la mort, neutre, et c’est simplement qu fait du souverain que le sujet a droit à être vivant ou a droit, éventuellement, à être mort. Le droit de vie et de mort s’exerce que d’une façon déséquilibrée, et toujours du côté de la mort. L’effet du pouvoir souverain sur la vie ne s’exerce qu’à partir du moment où le souverain peut tuer… Ce n’est pas le droit de faire mourir ou de faire vivre. Ce n’est pas non plus le droit de laisser vivre et de laisser mourir. C’est le droit de faire mourir ou de laisser vivre.
Et je crois que, justement, un des plus massives transformations du droit politique au XIX e siècle a consisté, je ne dis pas exactement à substituer, mais à compléter, ce vieux droit de souveraineté – faire mourir ou laisser vivre – par un autre droit nouveau, qui ne va pas effacer le premier, mais qui va le pénétrer, le traverser, le modifier, et qui va être un droit, ou plutôt un pouvoir exactement inverse : pouvoir de « faire » vivre et de « laisser » mourir. Le droit de souveraineté, c’est donc celui de faire mourir ou de laisser vivre. Et puis, c’est ce nouveau droit qui s’installe : le droit de faire vivre et de laisser mourir.
p.215
En fait, là ou je voulais suivre la transformation, c’est au niveau non pas de la théorie politique mais, au niveau des mécanismes, des techniques, des technologies de pouvoir. Alors, là, on retombe sur des choses familières : c’est que, au XVII e siècle et au XVIII e siècle, on a vu apparaître des techniques de pouvoir qui étaient essentiellement contrées sur le corps, sur le corps individuel. C’étaient toutes ces procédures par lesquelles on assurait la distribution spatial des corps individuels ( leur séparation, leur alignement, leur mise en série et en surveillance) et l’organisation, autour de ces corps individuels, de tout un champs de visibilité. C’étaient aussi des techniques de rationalisation et d’économie stricte d’un pouvoir qui devait s’exercer, de la manière la moins coûteuse possible, par tout un système de surveillance, de hiérarchies, d’inspection, d’écriture, de rapports : toute cette technologie qu’on peut appeler technologie disciplinaire du travail.
Naissance de la biopolitique
p.215
Or, pendant la seconde moitié du XIX e siècle, je crois que l’on voit apparaître quelque chose de nouveau, qui est une autre technologie de pouvoir, non disciplinaire cette fois. Une technologie de pouvoir qui n’exclut pas la première, qui n’exclut pas la technique disciplinaire, mais qui l’emboîte, qui l’intègre, qui la modifie partiellement et qui va l’utiliser en s’implantant en quelque sorte en elle, et s’incrustant effectivement grâce à cette technique disciplinaire préalable.
p.216
Ce nouvelle technique ne supprime pas la technique disciplinaire tout simplement parce qu’elle est d’un autre niveau, elle est à une autre échelle,…
Et puis la nouvelle technologie qui se met en place s’adresse à la multiplicité des hommes, mais non pas en tant qu’ils se résument en des corps, mais en tant qu’elle forme, au contraire, une masse globale, affectée de processus d’ensemble qui sont propres à la vie, et qui sont des processus comme la naissance, la mort, la production, la maladie,…Donc, après une première prise de pouvoir sur le corps qui s’est faite sur le mode de l’individualisation, on a une seconde prise de pouvoir qui, elle, n’est pas individualisante mais qui est massifiante, qui se fait en direction non pas de l’homme-corps, mais de l’homme-espèce. Après l’anatomo-politique du corps humain, mise en place au cours du XVIII e siècle, on voit apparaître, à la fin de ce siècle, quelque chose qui n’est plus une anatomo-politique du corps humain, mais que j’appellerai une « biopolitique » de l’espèce humaine.
Ce sont ces processus-là de natalité, de mortalité, de longévité qui justement dans la seconde moitié du XVIII e siècle, en liaison avec tout un tas de problème économiques et politiques, ont constitué, les premiers objets de savoir et les première cibles de contrôle de cette biopolitique. C’est à ce moment-là, en tout cas que l’on met en œuvre la mesure statistique de ces phénomène avec les premières démographies.
p.217
Ce sont ces phénomènes-là [les pandémies] qu’on commence à prendre en compte à la fin du XVIII e siècle et qui amènent la mise en place q’une médecine qui va avoir, maintenant, la fonction majeure de l’hygiène publique, avec des organismes de coordination des soins médicaux, de centralisation de l’information, de normalisation du savoir, et prend aussi l’allure de campagne d’apprentissage de l’hygiène et de médicalisation de la population.
p.218
Et c’est par rapport à ces phénomènes-là que cette biopolitique va mettre en place non seulement des institutions d’assistance (qui existaient, elles, depuis très longtemps, mais des mécanismes beaucoup plus subtils, économiquement beaucoup plus rationnels que la grosse la grosse assistance, à la fois massive et lacunaire, qui était essentiellement rattachée à l’Église. On va voir des mécanismes plus subtils, plus rationnels, d’assurance, d’épargne individuelle et collective, de sécurité,..
Relation de l’homme à son milieu : le marécage et la ville
Enfin dernier domaine : prise en compte des relations entre l’espèce humaine, les êtres humains en tant qu’espèce, en tant qu’être vivants, et puis leur milieu, leur milieu d’existence – que ce soient les effets bruts du milieu géographique, climatique, hydrographiques : les problèmes, par exemple, des marécages, des épidémies liées à l’existence des marécages pendant toute la première moitié du XIX e siècle. Et, également, le problème de ce milieu, en tant que ce n’est pas un milieu naturel et qu’il a des effets de retour sur la population ; un milieu qui a été créé par elle. Ce sera, essentiellement, le problème de la ville.
Le nouveau personnage : la population
La première serait celle-ci : l’apparition d’un élément – j’allais dire d’un personnage- nouveau, qu’au fond ni la théorie du droit, ni la pratique disciplinaire ne connaissent. La théorie du droit, au fond, ne connaissait que l’individu et la société : l’individu contractant et le corps social qui avait été constitué par le contrat volontaire ou implicite des individus. Les disciplines, elles, avaient affaire pratiquement à l’individu et à son corps. Ce à quoi on a affaire dans cette nouvelle technologie de pouvoir, ce n’est pas exactement la société (ou, enfin, le corps social tel que le définissent les juristes) ; ce n’est pas non plus l’individu-corps. C’est un nouveau corps : corps multiple, corps à nombre de tête, sinon infinie, du moins pas nécessairement dénombrable. C’est la notion de « population »
p.219
La biopolitique a affaire à la population, et la population comme problème politique, comme problème à la fois scientifique et politique, comme problème biologique et comme problème de pouvoir,…
La régularisation, une nouvelle méthode
p.219
Cette technologie de pouvoir, cette biopolitique, va mettre en place des mécanismes qui ont un certain nombre de fonctions très différentes des fonctions qui étaient celles des mécanismes disciplinaires. Dans les mécanismes mis en place par la biopolitique, il va s’agir d’abord, bien sût, de prévisions, d’estimations statistiques, de mesures globales ; il va s’agir également, non pas de modifier tel phénomène en particulier, non pas tellement tel individu en tant qu’il est un individu, mais essentiellement, d’intervenir au niveau de ce que sont les déterminations de ces phénomènes dans ce qu’ils ont de globaux. Il va falloir modifier, baisser la morbidité ; il va falloir allonger la vie ; il va falloir stimuler la natalité. Et is s’agit surtout d’établir des mécanismes régulateurs qui, dans cette population globale avec son champ aléatoire, vont pouvoir fixer un équilibre, maintenir une moyenne, établir une sorte d’homéostasie, assurer des compensations, bref, installer des mécanismes de sécurité autour de cet aléatoire qui est inhérent à une population d’être vivants, d’optimaliser un état de vie : mécanismes, vous le voyer, comme les mécanismes disciplinaire, destinés en somme à maximaliser des forces et à les extraire, mais qui passent par des chemins entièrement différents.
p.220
bref de prendre en compte la vie, les processus biologiques de l’homme-espèce, et d’assurer sur eux non pas une discipline, mais une régularisation ;
La mort d’un acte public a un acte privé
Tout le monde sait, surtout depuis un certain nombre d’études récentes, que la grande ritualisation publique de la mort a disparue, ou en tout cas s’est effacée, progressivement, depuis la fin du XVIII e siècle, et jusqu’à maintenant. Au point que maintenant la mort ) cessant d’être une de ces cérémonies éclatantes à laquelle, les individus, la famille, le groupe, presque la société entière, participaient – est devenue, au contraire, ce qu’on cache ; elle est devenue la chose la plus privée et la plus honteuse…Or, je crois que la raison pour laquelle, en effet, la mort est devenue ainsi cette chose que l’onc cache, n’est pas dans une sorte de déplacement de l’angoisse ou de modification des mécanismes de répressifs. Elle est dans une transformation des technologies de pouvoir. Ce qui donnait jusqu’à la fin du XVIII e siècle son éclat à la mort, ce qui lui imposait sa haute ritualisation, c’étais d’être la manifestation d’un passage d’un pouvoir à un autre. La mort, c’était le moment où l’on passait d’un pouvoir souverain d’ici-bas, à cet autre pouvoir, qui était celui du souverain de l’au-delà. La mort, c’était également une transmission du pouvoir du mourant, pouvoir qui se transmettait à ceux qui survivaient : dernière paroles, dernière recommandations, volonté ultimes, testaments,… C’étaient ces phénomènes de pouvoir qui étaient ainsi ritualisés.
p.221
Or, maintenant que le pouvoir est de moins en moins le droit de faire mourir, et de plus en plus le droit d’intervenir pour faire vivre, et sur la manière de vivre, et sur le « comment » de la vie, à partir du moment donc où le pouvoir intervient surtout à ce niveau-là pour majorer la vie, pour contrôler les accidents, les aléas, les déficiences, du coup la mort, comme terme de la vie, est évidemment le terme, la limite, le bout du pouvoir. Elle est du côté extérieur, par rapport au pouvoir : elle est ce qui tombe hors de ses prises, et sur quoi le pouvoir n’auras qu’en général, globalement, statistiquement. Ce quoi le pouvoir a prise ce n’est pas la mort, c’est la mortalité. Et dans cette mesure-là, il est bien normale que la mort, maintenant, retombe du côté du privé et de ce qu’il y a de plus privé. Alors que, dans le droit de souveraineté, la mort était le point où éclatait, de la façon la plus manifeste, l’absolu pouvoir du souverain, la mort va être, au contraire, maintenant, le moment où l’individu échappe à tout pouvoir, retombe sur lui-même et se replie, en quelque sorte, sur sa part la plus privée.
Discipline et biopolitique
p.223
On a donc deux séries : la série corps-organisme – discipline – institution ; et la série population – processus biologique – mécanismes régulateurs – État. Un ensemble organique institutionnel : l’organi-disciplinaire de l’institution et d’un autre côté, un ensemble biologique et étatique : la bio-régulation par l’ État…
Ces grandes régulations globales qui ont proliféré au long du XIX e siècle on les trouve, au niveau étatique mais au dessous aussi du niveau étatique, avec tout une série d’institutions sous-étatique, comme les institutions médicales, les caisses de secours, les assurances.
La ville
p.223
Le problème de la ville, ou plus précisément cette disposition spatiale, réfléchie, concertée que constitue la ville-modèle, la ville artificielle, la ville de réalité utopique, elle qu’on la non seulement rêvée, mais réalité utopique, mais constitué effectivement XIX e siècle. Prenez quelque chose comme la cité ouvrière, la cité ouvrière telle qu’elle existe au XIX e siècle, qu’est-ce que c’est ? On voit très bien comment elle s’articule, en quelque sorte à la perpendiculaire, les mécanismes disciplinaires de contrôle sur le corps, sur les corps, par son quadrillage, par le découpage même de la cité, par la localisation des familles (chacune dans une maison) et des individus (chacun dans une pièce).
p.224
Découpage, mise en visibilité des individus, normalisation des conduites, sorte de contrôle policier spontané qui s’exercer ainsi par la disposition spatial même de la ville : toute une série de mécanismes disciplinaires qu’il est facile de retrouver dans la cité ouvrières. Et vous avez toutes une série de mécanismes qui sont au contraire, des mécanismes qui sont, au contraire, des mécanismes régularisateurs, qui induisent des conduites d’épargne par exemple, qui sont liés à l’habitat, à la location de l’habitat et éventuellement à son achat. Des systèmes d’assurance-maladie, d’assurance-veillesse ; des règles d’hygiène qui assurent la longévité optimale de la population ; des pressions que l’organisation même de la ville fait jouer sur la sexualité, donc la procréation ; les pressions qu’on exerce sur l’hygiène des familles ; les soins apportés aux enfants ; la scolarité. Donc des mécanismes disciplinaires et des mécanismes régulateurs.
Publicité