Foucault M (1999), Les anormaux Cours au Collège de France, 1974-1975,

Publié le par olivier Legrand

Foucault M (1999), Les anormaux Cours au Collège de France, 1974-1975, Hautes études, Galimard, Le Seuil, Paris, p.351


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    « Tout le monde sait comment se déroulait à la fin du Moyen Âge, ou même dans tout le cours du Moyen Âge, l’exclusion des lépreux. L’exclusion de la lèpre, c’était une pratique sociale qui comportait d’abord un partage rigoureux, une mise a distance, une règle de non-contact entre un individu (ou un groupe d’individus) et un autre. C’était, d’autre part, le rejet de ces individus dans un monde extérieur, confus, au-delà des murs de la ville, au-delà des limites de la communauté. Constitution, par conséquent, de deux masses étrangères l’une à l’autre. Et celle qui était rejetée, était rejetée au sens strict dans les ténèbres extérieures. Enfin, troisièmement, cette exclusion du lépreux impliquait la disqualification – peut-être pas exactement morale, mais en tout cas juridique et politique- des individus ainsi exclus et chassés. Ils entraient dans la mort, et vous savez que l’exclusion du lépreux s’accompagnait régulièrement d’une sorte de cérémonie funèbre, au cours de laquelle on déclarait morts ( et par conséquent, leurs bien transmissibles) les individus qui étaient déclarés lépreux, et qui allaient partir vers ce monde extérieur et étranger. Bref, c’était en effet des pratiques d’exclusion, des pratiques de rejet, des pratiques de « marginalisation », comme nous dirons maintenant. Or, c’est sous cette forme-là qu’on décrit, et je crois encore actuellement, la manière dont le pouvoir s’exerce sur les fous, sur les malades, sur les criminels, sur les déviants, sur les enfants, sur les pauvres. On décrit, en général, les effets et les mécanismes de pouvoir qui s’exercent sur eux comme étant des mécanismes et des effets d’exclusion, de disqualification, d’exil, de rejet, de privation, de refus, de méconnaissance ; c’est-à-dire tout l’arsenal des concepts ou des mécanismes négatifs de l’exclusion. Je crois, et je continue à croire, que cette pratique ou ce modèle de l’exclusion du lépreux à bien été un modèle qui a été historiquement actif, tard encore dans notre société. En tout cas, lorsque, vers le milieu du XVIIe siècle, on a commencé la grande chasse aux mendiants, aux vagabonds, aux oisifs, aux libertins, etc.-«
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Et qu’on l’a sanctionnée soit par le rejet hors des villes de toute cette population flottante, soit par l’enfermement dans les hôpitaux généraux-, je crois que c’était bien encore l’exclusion du lépreux, ou ce modèle-là, qui était politiquement activé par l’administration royale. En revanche, il existe un autre modèle de la mise sous contrôle, qui me paraît avoir eu une fortune historique beaucoup plus grande et beaucoup plus longue.
    Après tout, il me semble que le modèle « exclusion des lépreux », le modèle de l’individus que l’on chasse pour purifier la communauté, a finalement disparu, en gros, à la fin du XVIIe- début du XVIIIe siècle. En revanche, quelque chose d’autre, un autre modèle a non pas été mis en place, mais réactivé. Ce modèle est presque aussi ancien que celui de l’exclusion du lépreux. C’est le problème de la peste et du quadrillage de la ville pestiférée. Il me semble qu’en ce qui concerne le contrôle des individus, au fond, l’Occident n’a peu que deux grands modèles : l’un, c’est celui de l’exclusion du lépreux ; l’autre, c’est le modèle de l’inclusion du pestiféré. Et je crois que la substitution de l’inclusion du pestiféré, comme modèle de contrôle, à l’exclusion du lépreux, est l’un des grands phénomènes qui se sont passés au XVIII » siècles. Pour expliquer cela, je voudrais vous rappeler comment se faisait la mise en quarantaine d’une ville, au moment où la peste s’y déclarait. Bien entendu, on circonscrivait- et là on enfermait bien- un certain territoire : celui d’une ville, éventuellement celui d’une ville et de ses faubourgs, et ce territoire était constitué comme un territoire fermé. Mais, à cette analogie près, la pratique concernant la peste était fort différente de la pratique concernant la lèpre. Car ce territoire, ce n’était pas le territoire confus dans lequel on rejetait la population dont on devait se purifier. Ce territoire était l’objet d’une analyse fine et détaillée, d’un quadrillage minutieux.
    La ville en état de peste- et là je vous cite toute une série de règlements, d’ailleurs absolument identiques les un aux autres, qui ont été publiés depuis la fin du Moyen Âge jusqu’au début du XVIIIe siècle- était partagée en districts, les districts étaient partagés en quartiers, puis ces quartier on isolait les rues, et il y avait dans chaque rue des surveillants, dans chaque quartier des inspecteurs, dans chaque district des responsables de district et dans la ville elle-même soit un gouverneur nommé à cet effet, soit encore les échevins qui avaient reçu, au moment de la peste, un supplément de pouvoir.
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Analyse, donc, du territoire dans ses éléments les plus fins ; organisation, à travers ce territoire ainsi analysé, d’un pouvoir continu, et continue dans deux sens.D’une part, à cause de cette pyramide, dont je vous parlais tout à l’heure. Depuis les sentinelles qui veillaient devant les portes des maisons, à l’extrémité des rues, jusqu’aux responsables des quartiers, responsables des districts et responsables de la ville, vous aviez là une sorte de grande pyramide de pouvoir dans laquelle aucune interruption ne devait avoir place. C’était un pouvoir qui était également continu dans son exercice, et pas simplement dans sa pyramide hiérarchique, puisque la surveillance devait être exercée sans interruption aucune. Les sentinelles devaient être toujours présentes à l’extrémité des rues,  les inspecteurs dans des quartiers et des districts devaient, deux fois par jour, faire leur inspection, de telle manière que rien qui ce passait dans la ville ne pouvait échapper à leur regard. Et tout ce qui était ainsi observé devait être enregistré, de façon permanente, pas cette espèce d’examen visuel et, également, par la retranscription de toutes les informations sur des grands registres. Au début de la quarantaine, en effet, tous les citoyens qui se trouvaient dans la ville devaient avoir donné leur nom. Leurs noms étaient écrits sur une série de registres. Certains de ces registres étaient entre les mains des administrateurs locaux, et les autres étaient entre les mains de l’administration centrale de la ville. Et tous les jours des inspecteurs devaient passer devant chaque maison, ils devaient s’y arrêter et faire l’appel. Chaque individu se voyait assigner une fenêtre à laquelle il devait apparaître, et lorsqu’on appelait son nom il devait se présenter à la fenêtre, étant entendu que, s’il ne se présentait pas, c’est qu’il était dans son lit ; et s’il était dans son lit, c’est qu’il était malade ; et s’il était malade, c’est qu’il était dangereux. Et, par conséquent, il fallait intervenir. C’est à ce moment-là que se faisait le tri des individus, entre ceux qui étaient malades et ceux qui ne l’étaient pas. Toutes ces informations ainsi constituées, deux fois par jour, par la visite – cette espèce de revue, de parade des vivants et des morts qu’assurait l’inspecteur- , toutes ces informations transcrites sur le registre étaient ensuite confrontées avec le registre central que les échevins détenaient à l’administration centrale de la ville.
    Or, vous voyez qu’une organisation comme celle-là est, en fait, absolument antithétique, opposée, en tout cas, à toutes les pratiques qui concernaient les lépreux.
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Il ne s’agit pas d’une exclusion, il s’agit d’une quarantaine. Il ne s’agit pas de chasser, il s’agit au contraire d’établit, de fixer, de donner son lieu, d’assigner des places, de définir des présences, et des présences quadrillées. Non pas rejet, mais inclusion. Vous voyez qu’il ne s’agit pas non plus d’une sorte de partage massif entre deux types, deux groupes de population : celle qui est pure et celle qui est impure, celle qui a la lèpre et celle qui ne l’a pas. Il s’agit, au contraire, d’une série de différences fines et constamment observées entre les individus qui sont malades et ceux qui ne le sont pas. Individualisation, par conséquent, division et subdivision du pouvoir, qui arrive jusqu’à rejoindre le grain fin de l’individualité.  Nous sommes très, par conséquent, du partage massif et grouillant, caractérisant l’exclusion du lépreux. Vous voyez également qu’il ne s’agit aucunement de cette espèce de mise à distance, de rupture de contact, de marginalisation. Il s’agit, au contraire, d’une observation proche et méticuleuse. Alors que la lèpre appelle la distance, la peste, elle, implique une sorte d’approximation de plus en plus fine du pouvoir par rapport aux individus, une observation de plus en plus constante, de plus en plus insistante. Il ne s’agit pas non plus d’une sorte de grand rite de purification comme la lèpre ; il s’agit avec la peste, d’une tentative pour maximaliser la santé, la vie, la longévité, la force des individus. Il s’agit, au fond , de produire une population saine ; il ne s’agit pas de purifier ceux qui vivent dans la communauté, comme c’était le cas pour la lèpre. Enfin, vous voyez qu’il ne s’agit pas d’un marquage définitif d’une partie de la population ; il s’agit de l’examen perpétuel d’un champ de régularité, à l’intérieur duquel on va jauger sans arrêt chaque individu pour savoir s’il est bien conforme à la règle, à la norme de santé qui est définie.
    Vous savez qu’il existe toute une littérature sur la peste, qui est fort intéressante, dans laquelle la peste passe pour être ce moment de grande confusion panique où les individus, menacés par la mort qui transite, abandonnent leur identité, jettent leur masque, oublient leur statut et livrent à la grande débauche des gens qui savent qu’ils vont mourir. Il y a une littérature de la peste qui est une littérature de la décomposition de l’individualité ; toute une sorte de rêve orgiaque de la peste, où la peste est le moment où les individualités se défont, où ma moi est oubliée. Le moment où la peste se déclanche, c’est le moment où dans la ville toute régularité est levée. La peste franchit la loi, comme la peste franchit les corps. C’est, du moins, le rêve littéraire de la peste. Mais vous voyez qu’il y a un autre rêve de la peste : un rêve politique de la peste, où celle-ci est au contraire le moment merveilleux où le pouvoir politique s’exerce à plein.
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La peste, c’est le moment où le quadrillage de la population se fait jusqu’à sont point extrême, où rien des communications dangereuses, des communautés confuses, des contacts interdits ne peut plus se produire. Le moment de la peste, c’est celui du quadrillage exhaustif d’une population par un pouvoir politique, dont les ramifications capillaires atteignent sans arrêt le grain des individus eux-même, leurs temps, leur habitat, leur localisation, leur corps. La peste porte avec elle, peut-être, le rêve littéraire ou théâtral  du grand moment orgiaque ; la peste porte aussi le rêve politique d’un pouvoir exhaustif, d’un pouvoir sans obstacles, d’un pouvoir entièrement transparent à son objet, d’un pourvoir qui s’exerce à plein. Entre le rêve dune société militaire et le rêve d’une société pestiférée, entre ces deux rêves que l’on voit naître au XVIé-XVIIé siècle, vous voyez que se noue là une appartenance. Et je crois qu’en fait, ce qui a joué politiquement, à partir justement  du XVIIe – XVIIIe siècle, ce n’est pas le vieux modèle de la lèpre dont on trouve le dernier résidu sans doute, ou enfin l’une des dernières grandes manifestations, dans l’exclusion des mendiants, des fous, etc., et le grand « renfermement ». À  ce modèle-là s’est substitué, au cours du XVIIe siècle, un autre modèle, très différent. La peste a pris la relève de la lèpre comme modèle de contrôle politique, et c’est là l’une des grandes inventions du XVIIIe siècle, ou en tout cas de l’Âge classique et de la monarchie administrative.

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Publié dans Foucault

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