Extrait de Naissance de la clinique, M. Foucault (1963)

Publié le par olivier Legrand

Source:Michel Foucault (200 [1963]), Naissance de la clinique, Quadrige, PUF, Paris, p.214

"Rêverie que tout cela ; songe d’une cité en fête, d’une humanité de plein air où la jeunesse est nue et ou l’âge ne connaît pas d’hiver ; symbole familier des stades antiques, auquel vient se mêler le thème plus récent de la nature où se recueilleraient les formes les plus matinales de la vérité : toutes ces valeurs s’effaceront vite.
    Et pourtant, elles ont eu un rôle important : en liant la médecine aux destins des Etats, elles ont fait apparaître en elle une signification positive. Au lieu de rester ce qu’elle était « la sèche et triste analyse de millions d’infirmités », la douteuse négation du négatif, elle reçoit la belle tâche d’instaurer dans la vie des hommes les figures positives de la santé, de la vertu et du bonheur ; à elle de scander le travail par les fêtes, d’exalter les passions calmes ; à elle de veiller sur les lectures et l’honnêteté des spectacles ; à elle aussi de contrôler que le mariages ne se font pas pour le seul intérêt, ou par un engouement passager, mais qu’ils sont bien fonder sur la seule condition durables du bonheur, qui est à l’utilité de l’Etat.
    La médecine ne doit plus être seulement le corpus des techniques de la guérison et du savoir qu’elles requièrent ; elle enveloppera aussi une connaissance de l’homme en santé c’est-à-dire à la fois une expérience de l’homme non malade, et une définition de l’homme modèle. Dans la gestion de l’existence humaine, elle prend la posture normative, qui ne l’autorise pas simplement à distribuer des conseils de vie sage, mais la fonde à régenter les rapports physiques et moraux de l’individu et de la société où il vit.  Elle se situe dans cette zone en lisière, mais, pour l’ho :mme moderne, souveraine, où un certain bonheur organique, lisse, sans passion et musclé, communique de plein droit avec l’ordre d’une nation, la vigueur de ses armées, la fécondité de son peuple et la marche patiente de son travail. Lanthenas, ce songe-creux, a donné de la médecine une définition brève, mais lourde de toute une histoire : « Enfin, la médecine sera ce qu’elle doit être, la connaissance de l’homme naturel et social ».
    Il est important de déterminer comment et que quel mode les diverses formes du savoir médical se réfèrent aux notions positives de « santé » et de « normalité ». D’une façon global, on peut dire que jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la médecine e’est référée beaucoup plus à la santé qu’à la normalité ; elle ne prenait pas appuis sur l’analyse d’un fonctionnement « régulier » de l’organisme pour chercher où il est dévié, par quoi il est perturbé, comment on peut le rétablir ; elle se référait plutôt à des qualités de vigueurs, de souplesse, de fluidité que la maladie ferait perdre et qu’il s’agirait de restaurer. Dans cette mesure, la pratique médicale pouvait accorder une grande place au régime, à la diététique, bref, à toute une règle de vie et d’alimentation que le sujet s’imposait à lui-même. Dans ce rapport privilégié de la médecine à la santé se trouvait inscrite la possibilité d’être médecin de soi-même. La médecine du XIXe siècle s’ordonne plus, en revanche, à la normalité qu’à la santé ; c’est par rapport à un type de fonctionnement ou de structure organique qu’elle forme ses concepts et prescrit ses interventions ; et la connaissance physiologique, autrefois savoir marginal pour la médecine et purement théorique, va s’installer (Claude Bernard en porte le témoignage) au cœur de la  toute réflexion médicale. Il y a plus : le prestige des science de la vie au XIXe siècle, le rôle de modèle qu’elles ont mené, surtout dans les sciences de l’homme, n’est pas lié primitivement au caractère compréhensif et transférables des concepts biologiques, mais plutôt au fait que ces concepts étaient disposées dans un espace dont la structure profonde répondait à l’opposition du sain et du morbide. Lorsqu’on parlera de la vie des groupes et des sociétés, de la vie de la race, ou même de la «vie psychologique », on pensera pas seulement à la structure interne de l’être organisé, mais la bipolarité médicale du normale et du pathologique. La conscience vit, puisqu’elle peut être altérée, amputée, dérivée de son cours, paralysée ; les sociétés vivent puisqu’il y en a de malades qui s’étiolent, et d’autres, saines, en pleine expansion ; la race est un être vivant qu’on voit dégénérer ; et la civilisation aussi, dont on a pu constater tant de fois la mort. Si les sciences de l’homme sont apparue dans le prolongement des sciences de la vie, c’est peut-être qu’elles étaient biologiquement sous-tendues, mais  c’est aussi qu’elles l’étaient médicalement : sans doute par transfert, importation et souvent métaphore, les sciences de l’homme ont utilisé des concepts formés par les biologistes ; mais l’objet même qu’elles se donnaient (l’homme, ses conduites, ses réalisations individuelles et sociales) se donnait donc un champ partagé selon le principe du normale et du pathologique. D’où le caractère singulier des sciences de l’homme, impossibles à détacher de la négativité où elles sont apparues mais liées aussi à la positivité qu’elles situent, implicitement, comme norme."pp.34-36

    « D’où l’importance prise dès l’apparition de l’anatomie pathologique par le concept de « dégénération ». Notion ancienne déjà : Buffon l’appliquait aux individus qui s’écartent de leur typique spécifique ; les médecins l’utilisaient aussi pour désigner cet affaiblissement de la robuste humanité naturelle, que la vie en société, la civilisation, les lois et le langage condamnent peu à peu à une vie d’artifices et de maladies ; dégénérer, c’était décrire un mouvement de chute à partir d’un statut d’origine, figurant par droit de nature au sommet de la hiérarchie des perfections et des temps; en cette notion se recueillait tout ce que l’historique, l’atypique et le contre-nature pouvaient comporter de négatif. Appuyée, à partir de Bichat, sur une perception de la mort enfin conceptualisée, la dégénération recevra peu à peu un contenu positif. » p.159
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