Les réfugiées doivent-ils disparaître? (PartI)
Pour expliquer l’existence de millier de « réfugiés dans leur propre pays », il est nécessaire de revenir sur l’histoire contemporaine de l’île. La présentation du conflit Chypriote soulève de nombreux enjeux car elle conditionne notre appréhension et notre compréhension de la situation présente de l’île.
Ce travail a principale source les différentes études universitaires mené principalement par des chercheurs d’Europe de l’Ouest. Ces sources d’information doivent êtres présentés et classés. L’explication de la genèse du conflit est l’un des thèmes majeurs des différents livres et articles portant sur Chypre. On peut classer cette production selon le type de recherche et selon des modèles d’interprétation. On peut distinguer une approche historique qui s’applique à décrire la chronologie du conflit, donnant les événements clef qui ont conduit à la partition de l’île ; l’approche politique cherche à justifier cette chronologie en décrivant les motivations et le statut des acteurs impliqués dans le conflit. De même deux modèles classiques peuvent être dégagé, ce différenciant par la place accordée aux facteurs externes et internes. Pour le modèle « intentionnaliste », le conflit Chypriote est le produit des interférences étrangères, les Chypriotes étant victimes des intérêt britanniques et américains ainsi que de leur allié turc ; le modèle « intercommunautaire » privilégie la dimension ethnique du conflit, les phénomènes extérieurs sont interprétés à la lumière des réactions domestiques, la question Chypriote est alors avant une question d’identité (Marie-Pierre Richarte, 1995). Ces différentes approches conduisent inévitablement à la formulation de solutions différentes. Notre approche a pour but d’expliquer la situation actuelle des réfugiés Chypriotes Grec, elle ne se veut donc pas exhaustive et se concentrera sur la répartition de la population et de ses mouvements.
« In taking Cyprus the mouvement is not Mediterranean ; it is Indian »
Disraeli Premier Ministre Britannique,1878
L’île de Chypre fut au cœur des nombreux conflits qui traversières le bassin méditerranéen, sur la route des Croisades elle entra dans le royaume franc des Lusignan en 1192 pour passé en 1498 sous l’autorité de la République de Venise. La domination latine sur l’île prit fin en 1571, Chypre intégra alors l’empire Ottoman pendant près de 3 siècles, ce qui se traduisit par une évolution de la composition démographique de l’île. Le système ottoman fonctionnait sur une division entre les sujets de l’empire, division basé sur l’appartenance religieuse (les Milets), donnant accès à différents droits et devoir. L’analyse de l’héritage Ottoman est liée aux enjeux contemporains. Le manuel scolaire de la République de Chypre assimilant l’empire Ottoman à la Turquie, qui aurait été la source de multiple humiliations et asservissement. Au contraire les manuels Chypriotes Turcs affirment que l’empire Ottoman assura la liberté de cultes et de justices (Anna Papasavva, 2006). L’ouverture du canal de Suez en 1869 marque un tournant dans le destin de Chypre, la plaçant entre l’Inde et la Grande-Bretagne. Il semble que la différence des Maltais les Chypriotes ne tirèrent pas partie de cette nouvelle situation, l’île restant très « terrienne » à l’image de sa principale ville Nicosie situé au cœur de Chypre. L’entré de Chypre dans le Royaume-Uni fut étalé dans le temps et s’accompagna de changements de statut, passant d’une administration britannique sous souveraineté nominale de l’empire Ottoman à une colonie de la Couronne en 1925.
« Les Britanniques implantent une organisation politique et administrative de type colonial » (J-F Drevet, , 2000), avec la création d’un Conseil législatif en 1882, composé de 12 membres, 9 Chypriotes grec et 3 Chypriotes turc élus, la mise en œuvre d’une réforme de l’institution judiciaire et la constitution en 1930 de conseil municipaux élus dans 6 villes et dans quelques grands villages (S. S. Papasavvas, 1998). Dès lors l’île rentre de plain-pied dans la modernité occidentale avec la mise en place de système de classement, de comptage des populations et donc les premières sources chiffrées sur la démographie de l’île (le premier recensement datant de 1881).
Tableau 1 La population Chypriotes durant la période Britannique
Année Population Répartition par communauté, en %
Totale Grecs Turcs Maronites Arméniens Autres
Orth Musulman Latin
1881 186173 73,9 24,4 1,2 0,1 0,4
1891 209286 75,8 22,9 1 0,1 0,2
1901 237022 77,1 21,7 0,8 0,2 0,2
1911 274108 78,2 20,6 0,7 0,2 0,3
1921 310715 78,8 19,8 0,7 0,4 0,3
1931 347959 79,5 18,5 0,7 1 0,3
1946 450114 80,3 17,9 0,7 0,8 0,3
1960 573566 77 18,3 1,3 0,6 2,8
Sources: Departemant of Statistics and Research (Nicosie): Recensement de 1881 à 1960
Le dénombrement de 1960 ne comprend pas les bases souveraines Britanniques.
Deux information peuvent être tiré de ce tableau, la prédominance démographique des Chypres Grecs au sein et la participation du pouvoir Britannique dans la définition et l’affirmation du fait communautaire. La doctrine « divided to role » peut résumer la doctrine Britannique à Chypre, la minorité Chypriote turc se voyant attribution la majorité des postes dans l’administration (P.Blanc 2000).
La naissance de la République de Chypre se présente comme paradoxe. Car la lutte armée menait par l’EOKA (Ethniki Organosis Kyprion Agâniston : Organisation Nationale des combattants Chypriotes) à partir de 1955 n’a pas pour but la création d’un État Chypriote mais le rattachement de l’île à la Grèce. L’Enosis désigne la volonté de réunir tous les peuples helléniques au sein d’un même État, le royaume de Grèce s’agrandissant de 1864 à 1947 en annexant les territoires théoriquement à majorité hellénique. La création d’un État Chypriote fut donc imposée de l’extérieur. Les pourparlers de 1959 entre les représentants de la Grèce, de la Turquie, du Royaume-Uni débouchèrent sur le statut final de l’île, le rôle des représentants Chypriotes ne fut que consultatif. Les différentes perceptions de la lutte pour « l’indépendances » opposent les visions Chypriotes et Occidentales. Elles peuvent ce résumer à travers deux romanes, les Citronnes acides de Lawrence Durrell et Closed Doors de Costas Montis. Pour Durrell, la lutte armée annonce la fin d’un paradis « typiquement méditerranéen », les citrons devenant acides ; Montis lui évoque une enfance enfermée dans « une place d’arme », les portes vers un avenir meilleur était fermées bien avant 1955.
« Nous avons créé un Etat mais encore une nation. »
Mgr. Makarios Président de la République de Chypre, 1960
L’application des accords de Zurich et de Londres posa des difficultés dès la proclamation de la République. Cette Constitution instaure un régime présidentiel où tous les pouvoirs sont partagés entre les deux communautés et ceux-ci à tous les niveaux. Le pouvoir exécutif est conféré à un président Chypriote grec, la vice-présidence devait être assuré par un Chypriote turc. Chacun possédait un droit de veto sur toutes les questions importantes. Le pouvoir législatif appartenait à la chambre des Représentants élue pour 5 ans au suffrage universel séparé. Cette Chambre comprend 35 chypriotes grecs et 15 chypriotes turcs, soit un ratio de 70 % et 30 %, chaque communauté élisant ses représentants. Le pouvoir judiciaire était représenté par la Cour suprême. Cette Cour était composée d'un Chypriote grec et d'un Chypriote turc et présidée par un juge neutre été désigné conjointement par le président et le vice-président. Quant à la Haute Cour (cour d'appel), siégeaient deux Chypriotes grecs et un Chypriote turc, ainsi qu'un juge neutre disposant de deux voix. La répartition des postes entre les deux communautés dans la fonction publique et les services publics devait se faire selon le même ratio de 70 % de Chypriotes grecs et de 30 % de Chypriotes turcs. Enfin les Chypriotes turcs se voyaient attribuer 40 % des emplois de l'armée, de la police ou de la gendarmerie. La constitution instaurait donc un fort décalage entre le poids démographique et le poids politique de chaque communauté. De même elle institutionnalisait le fait communautaire basé sur des critères d’origine ethnique, de langue maternelle, de tradition culturelle ou d’appartenance religieuse. Les citoyens qui ne correspondaient pas à ces dispositions devaient dans les trois mois après l’entrer en vigueur du texte choisir une Communauté.
La constitution fut très critiquée par la classe politique Chypriotes Grecs, imposée par les puissances extérieures dans le but de « sauvegarder à tout prix la solidarité Atlantique entre les trios États (Grande-Bretagne, Turquie et Grèce) » (G.Tenekides, 1964). Par les modalités de fonctionnement qu’elle impose, la Constitution prévenait toute forme de domination due à des critères démographiques. Ce qui fut fortement contesté par les dirigeants de la communauté dominante démographiquement dans l’île. Pour les Chypriotes grecs, une révision s’imposait afin d’assurer un fonctionnement de l’État sur des bases plus démocratiques. Cependant, les Chypriotes turcs et la Turquie s'opposent à toute modification qui aboutirait, selon eux, à l'Enosis et provoquerait « l'anéantissement » de la communauté turque. Ils considèrent les accords de Zurich et de Londres comme une victoire car la constitution ne qualifie à aucun moment la communauté turque de minorité. La république doit être gouverné par deux peuple égaux. En l’absence de solution, le TMT ( Turk Mudafa Teskilat : Organisation de défense turc) fondait en 1957, proposa la réalisation du Taksim, la séparation des communauté et leur rattachement respectif à leur « mother land» (, Sevki Akdag,,2005). On retrouve dans les débats portant sur la Constitution de 1960 deux thèses politique qui animent encore aujourd’hui les débat sur l’avenir de l’île (A-L Sanguin, C, 2005). Les Hellènes prône la mise en place d’un État unitaire où les droits accordaient aux minorités qui ne remettent pas en cause le principe d’égalité entre les citoyens de la République. Les Chypriotes turcs postulant pour une égalité entre les peuples de l’île, ce qui suppose la reconnaissance d’un statut politique différent.
Le débat sur le fonctionnement de l’État doit prendre en considération la réalité du peuplement à cette époque et l’importante imbrication des populations. La division Nord Sud actuel ne se retrouve en 1960 que dans la capitale de la République Nicosie. Durant la période Ottoman « the city was the administrative center for the turkish rulers, who lived in the half north of the town » (Zitter,1985), les chypriotes grecque se localisent dans le sud de la ville. Cette configuration ne fut pas bouleversée par la mise en place des administrations et des populations Britanniques qui se localisèrent à l’extérieur de la ville centre, considérée comme « unhealthy » et « congested » (Zitter,1985). À l’échelle insulaire, on peut remarquer un espace marqué par la faible présence de ville Chypriotes turc ou mixte dans un triangle formé par les villes de Nicosie, Lefka et Limasol. Cet espace correspond à la Chaîne du Troodos, « montagne refuge » pour les populations et la culture orthodoxe durant la période Ottoman, il abrite de nombreux édifices religieux dont le monastère de Kykko, le plus grand et connu abritant l’icône de la Vierge Marie (Officie du tourisme de Chypre, 2004). La comparaison entre la répartition de la population en 1960 et la répartition actuel met en évidence le grand bouleversement qu’a connu l’espace insulaire durant une période relativement courte.
Mais la répartition de la population n’est pas un phénomène statique, la prédominance du facteur politique dans l’explication des mouvements de population rend difficile l’appréhension d’un mouvement de fond qui traverse toute l’île à savoir l’urbanisation des populations. Ainsi en 2001, la population urbaine représente dans la partie Sud 68% de la population totale alors qu’elle n’était que de 18% au début du XXe siècle et de 35% lors de l’indépendance. Ce n’est qu’à partir de 1932 que la ville commence à se dégager par rapport à l’évolution des campagnes, l’augmentation de la population urbaine suit jusqu’en 1921 une croissance légèrement inférieure à celle de la population globale. En 1960, 26% de la population Chypriote turcs résident en ville, contre 13% des Chypriotes grecs. Mais, dans la majorité des villes et des municipalités, la communauté Chypriote grec était numériquement dominante.
La croissance urbaine durant la période Britannique
Le monde a reconnu le gouvernement chypriote grecque comme gouvernement légitime de l’île et ignore par là le droit et les réalités chypriotes depuis 1963 R.Denktash Président de la République Turque de Chypre
La crise politique de 1963 marque un tournant et un durcissement dans les relations intra-communautaires. Elle deviendra un argument clef dans les théories séparatiste Chypriote turc, symbole de l’impossible cohabitation. À l’inverse les évènements de 1963 sont peu présents dans l’exposé historique des Chypriotes grecs. Pourtant un constitue bien un élément « fondateur », ils sont à l’origine de la première séparation physique entre les deux communauté de l’île, de la mise en place d’un pouvoir et d’une administration Chypriote turque totalement autonome et de l’arrivé des casques bleus dans l’île.
Le déclencheur fut les propositions d’amendement émanent Mgr Makarios, qui cumulait à cette époque les fonctions de Président de la République et d’Archevêque. La mise en place d’un état plus unitaire fut rejetée par les députés Chypriotes turcs de la chambre des Représentants qui démissionnèrent en bloc. Le choc semblait inévitable chaque communauté ayant reconstitué ses milices, en 1960 est formée une organisation paramilitaire l’EOKA-B ayant « peu de relation (quoi qu’assez ambiguës) à l’EOKA des années 1950 »1. Les affrontements débutèrent en décembre 1963 à Nicosie provoquant l’embrasement de toute l’île. Le bilan humain fut estimé à 334 morts. Un cessez-le-feu fut proclamé et les soldats Britanniques se placèrent en force d’interpositions dans Nicosie et les principales agglomérations. La rupture était dé lors consumé tant sur le plan politique que géographique. Une grande partie des villages Chypriote turc ou mixte fut abandonnée, leur population se regroupant dans 45 enclaves, le transfert de population fut organisés par le TMT. En 1964 ce sont 100 000 chypriotes turc qui sont installés dans ces enclaves sous le contrôle d’une administration chypriote turc, le PTCA (Administration Provisoire Chypriote Turc), non reconnu par le gouvernement et par le Conseil de sécurité. Comme le montre la carte page 10, ce vaste mouvement de population que certain auteur qualifie d’auto-enclavement2 bouleversa la configuration démographique de l’île et plaça les populations chypriotes turcs dans une situation de grande précarité. En mars 1964, le conseil de sécurité adopta à l’humanité la résolution 186 recommandant la création d’une force de maintient de la paix, la UNFICP.
Dans Nicosie, la crise déboucha sur la mise en place de la « green line » séparent les secteur Chypriote turc et grec de la ville. L’enclave de Nicosie se trouvait entourée d’une première barrière constituée par les forces de l’UNFICP puis d’une seconde contrôlée par la Garde National, l’armée régulière de la république. Le but de la seconde ceinture étant d’empêcher l’armement des troupes de la TMT grâce à l’aide turque. La partie Nord de la ville connue alors un phénomène de taudification, entre 1963-1974, 41% de la population de l’enclave se localisant à l’intérieur des murs, représentant une masse de 30 360 personnes3.
La crise de 1963 pose la question du devenir des terrains et des habitations abandonnés par les abonnés par les Chypriotes turcs. Le choix de parler « d’auto-enclavement » n’est pas neutre, car il sous-entend que c’est volontairement que ces biens ont été abandonnés, ce qui instaure une différence entre la situation des réfugiés Chypriotes grecs et celles des « enclavés » de 1963.

« mesures nécessaires » ne signifieraient pas « action militaire », pas plus que « droit d’agir » ne signifierait « droit de guerre »
P.MODINOS, Le Monde diplomatique, novembre 1974
Cette situation perdura jusqu’en 1974, alternant de phases d’accalmie et de regain de tension. C’est au cours de l’année 1974 que le destin de l’île va se trouva scellé et ceci jusqu'à nos jours. L’interprétation des événements survenus durant cette année est au cœur de la question Chypriote. L’intervention de l’armée Turque étant considérée selon les camps comme une « opération de paix » ou une « invasion militaire ». Elle est à l’origine de la configuration actuelle de l’île et conséquemment de la question des réfugiés traités dans ce dossier.
Il est nécessaire de revenir sur le rôle des deux « mère patrie » pour mieux comprendre les événements de 1974 car si leurs rôles ne sont pas négligeables au cours de la période précédente, il est devenu primordial dans cette crise. L’une des représentation géopolitique très présente au sein de la classe politique et de l’armée Turque est la « peur de l’encerclement » par la Grèce et ses alliés, le gouvernement Chypriote1. Craintes qui trouvent ses principaux arguments dans l’attribution du Dodécanèse à la Grèce par le traité de Paris en 1947, faisant de la mer Égée « une sorte de lac grec »2. Le rattachement de Chypre à la Grèce ou la mise en place d’un accord militaire bilatéral, qui existe, fermerait à la Turquie l’accès à la mer. Dans le même temps, la Grèce connaît une période de grande instabilité politique, en 1973 le gouvernement d’Athènes est renversé par le Général Ghizikis. Dans son livre Géopolitique de la Grèce (Editions Complexe, 1997), Georges Prévélakis donne des outils qui peuvent servir à la compréhension des représentations grecques et Chypriotes grecs. Un des grands mythes du nationalisme grec est la « turcocratie » qui est définie comme la domination turque durant la période qui va de 1453 à l’Indépendance. C’est une période décrite comme sombre, pendant laquelle, les «Grecs » auraient été systématiquement opprimés par les «Turcs ». L’Église est représentée dès lors comme une sorte d’organisation de résistance. Les récits sur les « Grecs » qui ont « libéré leurs pays » de « l’occupation turque » sont une vision anachronique. Elle projette l’antagonisme nationaliste gréco-turc, de la période de la question d’Orient, aux siècles précédents.
La dictature des colonels organisa à Chypre, le 15 juillet 1974, un coup d’État pour réaliser l’Enosis et se débarrasser de Mgr. Makarios. Ankara pue alors intervenir sur l’île et y réaliser la partition ethnique. Le 20 juillet, 7 000 soldats turcs débarquèrent sur l’Ile, procédant à des bombardements au napalm, provoquant le repli vers le Sud de 20 000 Chypriotes grecs. Dans le même temps, la dictature des colonels en Grèce s’effondra. L’armée turque mit d’abord en place un corridor large de 5 à 6 Km entre Kyrenia et l’enclave Nord de Nicosie, représentant 5% de la superficie de l’Ile. Puis l’expansion territoriale turque continua, la superficie du corridor fut doublée, alors que dans le même temps se tenait la Conférence de Genève, les 25-30 juillet. Une seconde opération eut lieu du 14-16 août, les troupes turques prirent Morphou à l’Ouest et Famagouste à l’Est, atteignant la ligne Attila le long du 35e parallèle. Malgré le nouveau cessez-le-feu du 16 août, Ankara continua son grignotage territorial jusqu’en septembre menant à une partition inchangée jusqu'à nos jours.
Dès 1975, la déclaration de l’État Fédéral Turc de Chypre fut immédiatement condamnée par le Conseil de Sécurité et ne remit pas en cause l’embargo sur l’aide militaire voté par le Congré des État-Unis en décembre 1974. La césure entre les deux partie de l’île fut entière avec la déclaration en 1983 de la République de Chypre Nord en 1983, qui reste pour les instances international une administration de la République Turquie.

Il est nécessaire de donner une image plus précise possible des mouvements de population provoqués par l’invasion de 1974 afin de mieux comprendre l’ampleur du bouleversement que connu l’île et la situation actuelles des réfugiés Chypriote grec.
La carte ci-contre représente les déplacements de population survenue à la suite de l’invasion de 1974. Il s’agit à la fois d’une schématisation spatiale, les itinéraires des réfugiés étant plus complexe et s’appuyant sur la présence des bases britanniques et d’une contraction temporelle, les déplacements de populations s’étalent sur plusieurs années notamment pour la population Chypriote turque. L’armée Turque occupée, encore actuellement 32% de l’espace insulaire et 53% du linaire côtier. La ligne Attila, nom donné à l’intervention turque coupe le district de Nicosie, de Famagouste et dans une moindre mesure le district de Larnaca ; le district de Kerynia est passé entièrement sous le contrôle de l’armée turque. La zone occupée abritait en 1974 36,9% de la population totale de l’île (bases souveraines Britannique non comprises). Cette zone étant peuplé à la fois par des Chypriotes grec et turc mais aussi par des communautés Maronites. Selon les sources gouvernementales, les combats provoquèrent les morts de 3 500 au quelle il faut rajouter 16 000 portés disparus. 162 000 Chypriotes grecs durent. L’île ne comptée à cette époque que 640 000 habitants, la population réfugiée représenté alors 32% de la population totale de l’île et 36% de la population Chypriote grecque.

Cette population ne présentait pas un statut socio-économique homogène, ainsi la situation de la population réfugiée ne peut être appréhendé que par la prise en compte de leur statut avant l’invasion. C’est grâce au The Third Five-years1 Plan datant de 1971 que l’on peut obtenir des informations sur ces populations. Nous nous concentrerons sur les deux districts les plus touchés par l’invasion, le district de Kerynia et le district de Famagusta. Ainsi, 3 ans avant l’invasion, ces deux Districts présentés un profil très différent, le District de Kerynia ne regroupant que 5% de la population totale de la République, contre 20% pour le District de Famagusta2. Deux les deux districts la population rurale domine, elle représente 85% de la population du District de Kerynia et 65% de celle du District de Famagusta. Mais 17% de la population urbaine totale se concentre dans le District de Famagusta contre
1 The Third Five-years, République de Chypre 1971
seulement 2% pour le District de Kerynia. En termes d’emploie, le District de Famagusta abrite 13% des emplois manufacturiers, 25% des emplois commerciaux et 25% des emplois dans le secteur des transports présente dans la République Chypre. Le District de Kerynia présente un profil moins « moderne » avec 0,6% des emplois manufacturiers, 0,7% des emploie commerciaux et 0,9% des emplois dans le secteur des transports présente dans l’île. La prédominance du secteur agricole dans le District de Kerynia aura une conséquence directe sur la situation des réfugiés, les familles paysannes disposaient comme uniques sources de revenus leur exploitation agricole1. Même si les pertes, en termes de superficie est plus réduite dans le District de Nicosie, les effets sont aussi importants du fait de l’importance de ce District. Il regroupe 36% de la population et sa population urbaine représente 46% de la population urbaine totale. La ville et son district s’affirment à la fois comme capital politique et économique avec 57% des emplois manufacturiers, 47% des emplois commerciaux et 54% des emplois dans le secteur des transports et 43% des emplois administratifs présente dans la République Chypre2.
Il n’existe donc pas un profil type de réfugié et donc pas un seul type de réaction face aux bouleversement provoqué par l’invasion de 1974. Le tableau 2 permet de mettre en avant l’importance des populations rural qui du fait de leurs profils socio-économiques fut la plus fragilisée. La gestion des populations réfugiés tant sur le plan urbanistique et administratif a dû prendre cette diversité de profil et de situation. Les populations chypriotes grec du district de Kerynia se trouvent dans une situation particulière du fait de la perte totale du district et par l’importance de la population rurale.
Tableau 2, L’importance de la population réfugiée en 1974
Population de référence Part de la population des réfugiés
Pop. Rural total 39,7 %
Pop. Rural Grecs 40,2%
Pop. Total 30,7%
Pop. Grecs 32%
Source : C. Eliades, La politique d’accueil des réfugiés, Aix-en-Provence 1982
Le retour sur l’histoire contemporain chypriote montre qu’il n’existe pas une Histoire mais bien des « histoires » et des « mémoires ». Chaque protagoniste mobilisant au cours de son argumentaire des fait et dates différentes.
Les effets des différentes crises politiques sur la géographie de l’île doivent prendre en compte le mouvement de d’urbanisation des populations et la mise en place d’une économie de service, le lien entre ces facteurs et leur important reste difficile à évaluer. Le développement économique qu’a connu la partie Sud a renforcé la division politique.
Enfin, penser le conflit chypriote nécessite de s’interroger sur nos conceptions de la légitimité politique et de la démocratie. Analyse ce conflit à travers des identités figées, indépendantes de l’histoire et des enjeux politiques, conduit à une simplification et correspond à un discours « politique » dont la légitimité est à démontrer. La présence de vestiges archéologique confère-t-il plus de droit à leurs « descendant » ? Les profits tirés de la partition sont-il les mêmes pour les populations concernées et leurs représentants politiques, qui n’ont plus eu à partager le pouvoir ?
Ce travail a principale source les différentes études universitaires mené principalement par des chercheurs d’Europe de l’Ouest. Ces sources d’information doivent êtres présentés et classés. L’explication de la genèse du conflit est l’un des thèmes majeurs des différents livres et articles portant sur Chypre. On peut classer cette production selon le type de recherche et selon des modèles d’interprétation. On peut distinguer une approche historique qui s’applique à décrire la chronologie du conflit, donnant les événements clef qui ont conduit à la partition de l’île ; l’approche politique cherche à justifier cette chronologie en décrivant les motivations et le statut des acteurs impliqués dans le conflit. De même deux modèles classiques peuvent être dégagé, ce différenciant par la place accordée aux facteurs externes et internes. Pour le modèle « intentionnaliste », le conflit Chypriote est le produit des interférences étrangères, les Chypriotes étant victimes des intérêt britanniques et américains ainsi que de leur allié turc ; le modèle « intercommunautaire » privilégie la dimension ethnique du conflit, les phénomènes extérieurs sont interprétés à la lumière des réactions domestiques, la question Chypriote est alors avant une question d’identité (Marie-Pierre Richarte, 1995). Ces différentes approches conduisent inévitablement à la formulation de solutions différentes. Notre approche a pour but d’expliquer la situation actuelle des réfugiés Chypriotes Grec, elle ne se veut donc pas exhaustive et se concentrera sur la répartition de la population et de ses mouvements.
« In taking Cyprus the mouvement is not Mediterranean ; it is Indian »
Disraeli Premier Ministre Britannique,1878
L’île de Chypre fut au cœur des nombreux conflits qui traversières le bassin méditerranéen, sur la route des Croisades elle entra dans le royaume franc des Lusignan en 1192 pour passé en 1498 sous l’autorité de la République de Venise. La domination latine sur l’île prit fin en 1571, Chypre intégra alors l’empire Ottoman pendant près de 3 siècles, ce qui se traduisit par une évolution de la composition démographique de l’île. Le système ottoman fonctionnait sur une division entre les sujets de l’empire, division basé sur l’appartenance religieuse (les Milets), donnant accès à différents droits et devoir. L’analyse de l’héritage Ottoman est liée aux enjeux contemporains. Le manuel scolaire de la République de Chypre assimilant l’empire Ottoman à la Turquie, qui aurait été la source de multiple humiliations et asservissement. Au contraire les manuels Chypriotes Turcs affirment que l’empire Ottoman assura la liberté de cultes et de justices (Anna Papasavva, 2006). L’ouverture du canal de Suez en 1869 marque un tournant dans le destin de Chypre, la plaçant entre l’Inde et la Grande-Bretagne. Il semble que la différence des Maltais les Chypriotes ne tirèrent pas partie de cette nouvelle situation, l’île restant très « terrienne » à l’image de sa principale ville Nicosie situé au cœur de Chypre. L’entré de Chypre dans le Royaume-Uni fut étalé dans le temps et s’accompagna de changements de statut, passant d’une administration britannique sous souveraineté nominale de l’empire Ottoman à une colonie de la Couronne en 1925.
« Les Britanniques implantent une organisation politique et administrative de type colonial » (J-F Drevet, , 2000), avec la création d’un Conseil législatif en 1882, composé de 12 membres, 9 Chypriotes grec et 3 Chypriotes turc élus, la mise en œuvre d’une réforme de l’institution judiciaire et la constitution en 1930 de conseil municipaux élus dans 6 villes et dans quelques grands villages (S. S. Papasavvas, 1998). Dès lors l’île rentre de plain-pied dans la modernité occidentale avec la mise en place de système de classement, de comptage des populations et donc les premières sources chiffrées sur la démographie de l’île (le premier recensement datant de 1881).
Tableau 1 La population Chypriotes durant la période Britannique
Année Population Répartition par communauté, en %
Totale Grecs Turcs Maronites Arméniens Autres
Orth Musulman Latin
1881 186173 73,9 24,4 1,2 0,1 0,4
1891 209286 75,8 22,9 1 0,1 0,2
1901 237022 77,1 21,7 0,8 0,2 0,2
1911 274108 78,2 20,6 0,7 0,2 0,3
1921 310715 78,8 19,8 0,7 0,4 0,3
1931 347959 79,5 18,5 0,7 1 0,3
1946 450114 80,3 17,9 0,7 0,8 0,3
1960 573566 77 18,3 1,3 0,6 2,8
Sources: Departemant of Statistics and Research (Nicosie): Recensement de 1881 à 1960
Le dénombrement de 1960 ne comprend pas les bases souveraines Britanniques.
Deux information peuvent être tiré de ce tableau, la prédominance démographique des Chypres Grecs au sein et la participation du pouvoir Britannique dans la définition et l’affirmation du fait communautaire. La doctrine « divided to role » peut résumer la doctrine Britannique à Chypre, la minorité Chypriote turc se voyant attribution la majorité des postes dans l’administration (P.Blanc 2000).
La naissance de la République de Chypre se présente comme paradoxe. Car la lutte armée menait par l’EOKA (Ethniki Organosis Kyprion Agâniston : Organisation Nationale des combattants Chypriotes) à partir de 1955 n’a pas pour but la création d’un État Chypriote mais le rattachement de l’île à la Grèce. L’Enosis désigne la volonté de réunir tous les peuples helléniques au sein d’un même État, le royaume de Grèce s’agrandissant de 1864 à 1947 en annexant les territoires théoriquement à majorité hellénique. La création d’un État Chypriote fut donc imposée de l’extérieur. Les pourparlers de 1959 entre les représentants de la Grèce, de la Turquie, du Royaume-Uni débouchèrent sur le statut final de l’île, le rôle des représentants Chypriotes ne fut que consultatif. Les différentes perceptions de la lutte pour « l’indépendances » opposent les visions Chypriotes et Occidentales. Elles peuvent ce résumer à travers deux romanes, les Citronnes acides de Lawrence Durrell et Closed Doors de Costas Montis. Pour Durrell, la lutte armée annonce la fin d’un paradis « typiquement méditerranéen », les citrons devenant acides ; Montis lui évoque une enfance enfermée dans « une place d’arme », les portes vers un avenir meilleur était fermées bien avant 1955.
« Nous avons créé un Etat mais encore une nation. »
Mgr. Makarios Président de la République de Chypre, 1960
L’application des accords de Zurich et de Londres posa des difficultés dès la proclamation de la République. Cette Constitution instaure un régime présidentiel où tous les pouvoirs sont partagés entre les deux communautés et ceux-ci à tous les niveaux. Le pouvoir exécutif est conféré à un président Chypriote grec, la vice-présidence devait être assuré par un Chypriote turc. Chacun possédait un droit de veto sur toutes les questions importantes. Le pouvoir législatif appartenait à la chambre des Représentants élue pour 5 ans au suffrage universel séparé. Cette Chambre comprend 35 chypriotes grecs et 15 chypriotes turcs, soit un ratio de 70 % et 30 %, chaque communauté élisant ses représentants. Le pouvoir judiciaire était représenté par la Cour suprême. Cette Cour était composée d'un Chypriote grec et d'un Chypriote turc et présidée par un juge neutre été désigné conjointement par le président et le vice-président. Quant à la Haute Cour (cour d'appel), siégeaient deux Chypriotes grecs et un Chypriote turc, ainsi qu'un juge neutre disposant de deux voix. La répartition des postes entre les deux communautés dans la fonction publique et les services publics devait se faire selon le même ratio de 70 % de Chypriotes grecs et de 30 % de Chypriotes turcs. Enfin les Chypriotes turcs se voyaient attribuer 40 % des emplois de l'armée, de la police ou de la gendarmerie. La constitution instaurait donc un fort décalage entre le poids démographique et le poids politique de chaque communauté. De même elle institutionnalisait le fait communautaire basé sur des critères d’origine ethnique, de langue maternelle, de tradition culturelle ou d’appartenance religieuse. Les citoyens qui ne correspondaient pas à ces dispositions devaient dans les trois mois après l’entrer en vigueur du texte choisir une Communauté.
La constitution fut très critiquée par la classe politique Chypriotes Grecs, imposée par les puissances extérieures dans le but de « sauvegarder à tout prix la solidarité Atlantique entre les trios États (Grande-Bretagne, Turquie et Grèce) » (G.Tenekides, 1964). Par les modalités de fonctionnement qu’elle impose, la Constitution prévenait toute forme de domination due à des critères démographiques. Ce qui fut fortement contesté par les dirigeants de la communauté dominante démographiquement dans l’île. Pour les Chypriotes grecs, une révision s’imposait afin d’assurer un fonctionnement de l’État sur des bases plus démocratiques. Cependant, les Chypriotes turcs et la Turquie s'opposent à toute modification qui aboutirait, selon eux, à l'Enosis et provoquerait « l'anéantissement » de la communauté turque. Ils considèrent les accords de Zurich et de Londres comme une victoire car la constitution ne qualifie à aucun moment la communauté turque de minorité. La république doit être gouverné par deux peuple égaux. En l’absence de solution, le TMT ( Turk Mudafa Teskilat : Organisation de défense turc) fondait en 1957, proposa la réalisation du Taksim, la séparation des communauté et leur rattachement respectif à leur « mother land» (, Sevki Akdag,,2005). On retrouve dans les débats portant sur la Constitution de 1960 deux thèses politique qui animent encore aujourd’hui les débat sur l’avenir de l’île (A-L Sanguin, C, 2005). Les Hellènes prône la mise en place d’un État unitaire où les droits accordaient aux minorités qui ne remettent pas en cause le principe d’égalité entre les citoyens de la République. Les Chypriotes turcs postulant pour une égalité entre les peuples de l’île, ce qui suppose la reconnaissance d’un statut politique différent.
Le débat sur le fonctionnement de l’État doit prendre en considération la réalité du peuplement à cette époque et l’importante imbrication des populations. La division Nord Sud actuel ne se retrouve en 1960 que dans la capitale de la République Nicosie. Durant la période Ottoman « the city was the administrative center for the turkish rulers, who lived in the half north of the town » (Zitter,1985), les chypriotes grecque se localisent dans le sud de la ville. Cette configuration ne fut pas bouleversée par la mise en place des administrations et des populations Britanniques qui se localisèrent à l’extérieur de la ville centre, considérée comme « unhealthy » et « congested » (Zitter,1985). À l’échelle insulaire, on peut remarquer un espace marqué par la faible présence de ville Chypriotes turc ou mixte dans un triangle formé par les villes de Nicosie, Lefka et Limasol. Cet espace correspond à la Chaîne du Troodos, « montagne refuge » pour les populations et la culture orthodoxe durant la période Ottoman, il abrite de nombreux édifices religieux dont le monastère de Kykko, le plus grand et connu abritant l’icône de la Vierge Marie (Officie du tourisme de Chypre, 2004). La comparaison entre la répartition de la population en 1960 et la répartition actuel met en évidence le grand bouleversement qu’a connu l’espace insulaire durant une période relativement courte.Mais la répartition de la population n’est pas un phénomène statique, la prédominance du facteur politique dans l’explication des mouvements de population rend difficile l’appréhension d’un mouvement de fond qui traverse toute l’île à savoir l’urbanisation des populations. Ainsi en 2001, la population urbaine représente dans la partie Sud 68% de la population totale alors qu’elle n’était que de 18% au début du XXe siècle et de 35% lors de l’indépendance. Ce n’est qu’à partir de 1932 que la ville commence à se dégager par rapport à l’évolution des campagnes, l’augmentation de la population urbaine suit jusqu’en 1921 une croissance légèrement inférieure à celle de la population globale. En 1960, 26% de la population Chypriote turcs résident en ville, contre 13% des Chypriotes grecs. Mais, dans la majorité des villes et des municipalités, la communauté Chypriote grec était numériquement dominante.
La croissance urbaine durant la période Britannique
Le monde a reconnu le gouvernement chypriote grecque comme gouvernement légitime de l’île et ignore par là le droit et les réalités chypriotes depuis 1963 R.Denktash Président de la République Turque de ChypreLa crise politique de 1963 marque un tournant et un durcissement dans les relations intra-communautaires. Elle deviendra un argument clef dans les théories séparatiste Chypriote turc, symbole de l’impossible cohabitation. À l’inverse les évènements de 1963 sont peu présents dans l’exposé historique des Chypriotes grecs. Pourtant un constitue bien un élément « fondateur », ils sont à l’origine de la première séparation physique entre les deux communauté de l’île, de la mise en place d’un pouvoir et d’une administration Chypriote turque totalement autonome et de l’arrivé des casques bleus dans l’île.
Le déclencheur fut les propositions d’amendement émanent Mgr Makarios, qui cumulait à cette époque les fonctions de Président de la République et d’Archevêque. La mise en place d’un état plus unitaire fut rejetée par les députés Chypriotes turcs de la chambre des Représentants qui démissionnèrent en bloc. Le choc semblait inévitable chaque communauté ayant reconstitué ses milices, en 1960 est formée une organisation paramilitaire l’EOKA-B ayant « peu de relation (quoi qu’assez ambiguës) à l’EOKA des années 1950 »1. Les affrontements débutèrent en décembre 1963 à Nicosie provoquant l’embrasement de toute l’île. Le bilan humain fut estimé à 334 morts. Un cessez-le-feu fut proclamé et les soldats Britanniques se placèrent en force d’interpositions dans Nicosie et les principales agglomérations. La rupture était dé lors consumé tant sur le plan politique que géographique. Une grande partie des villages Chypriote turc ou mixte fut abandonnée, leur population se regroupant dans 45 enclaves, le transfert de population fut organisés par le TMT. En 1964 ce sont 100 000 chypriotes turc qui sont installés dans ces enclaves sous le contrôle d’une administration chypriote turc, le PTCA (Administration Provisoire Chypriote Turc), non reconnu par le gouvernement et par le Conseil de sécurité. Comme le montre la carte page 10, ce vaste mouvement de population que certain auteur qualifie d’auto-enclavement2 bouleversa la configuration démographique de l’île et plaça les populations chypriotes turcs dans une situation de grande précarité. En mars 1964, le conseil de sécurité adopta à l’humanité la résolution 186 recommandant la création d’une force de maintient de la paix, la UNFICP.
Dans Nicosie, la crise déboucha sur la mise en place de la « green line » séparent les secteur Chypriote turc et grec de la ville. L’enclave de Nicosie se trouvait entourée d’une première barrière constituée par les forces de l’UNFICP puis d’une seconde contrôlée par la Garde National, l’armée régulière de la république. Le but de la seconde ceinture étant d’empêcher l’armement des troupes de la TMT grâce à l’aide turque. La partie Nord de la ville connue alors un phénomène de taudification, entre 1963-1974, 41% de la population de l’enclave se localisant à l’intérieur des murs, représentant une masse de 30 360 personnes3.
La crise de 1963 pose la question du devenir des terrains et des habitations abandonnés par les abonnés par les Chypriotes turcs. Le choix de parler « d’auto-enclavement » n’est pas neutre, car il sous-entend que c’est volontairement que ces biens ont été abandonnés, ce qui instaure une différence entre la situation des réfugiés Chypriotes grecs et celles des « enclavés » de 1963.

« mesures nécessaires » ne signifieraient pas « action militaire », pas plus que « droit d’agir » ne signifierait « droit de guerre »
P.MODINOS, Le Monde diplomatique, novembre 1974
Cette situation perdura jusqu’en 1974, alternant de phases d’accalmie et de regain de tension. C’est au cours de l’année 1974 que le destin de l’île va se trouva scellé et ceci jusqu'à nos jours. L’interprétation des événements survenus durant cette année est au cœur de la question Chypriote. L’intervention de l’armée Turque étant considérée selon les camps comme une « opération de paix » ou une « invasion militaire ». Elle est à l’origine de la configuration actuelle de l’île et conséquemment de la question des réfugiés traités dans ce dossier.
Il est nécessaire de revenir sur le rôle des deux « mère patrie » pour mieux comprendre les événements de 1974 car si leurs rôles ne sont pas négligeables au cours de la période précédente, il est devenu primordial dans cette crise. L’une des représentation géopolitique très présente au sein de la classe politique et de l’armée Turque est la « peur de l’encerclement » par la Grèce et ses alliés, le gouvernement Chypriote1. Craintes qui trouvent ses principaux arguments dans l’attribution du Dodécanèse à la Grèce par le traité de Paris en 1947, faisant de la mer Égée « une sorte de lac grec »2. Le rattachement de Chypre à la Grèce ou la mise en place d’un accord militaire bilatéral, qui existe, fermerait à la Turquie l’accès à la mer. Dans le même temps, la Grèce connaît une période de grande instabilité politique, en 1973 le gouvernement d’Athènes est renversé par le Général Ghizikis. Dans son livre Géopolitique de la Grèce (Editions Complexe, 1997), Georges Prévélakis donne des outils qui peuvent servir à la compréhension des représentations grecques et Chypriotes grecs. Un des grands mythes du nationalisme grec est la « turcocratie » qui est définie comme la domination turque durant la période qui va de 1453 à l’Indépendance. C’est une période décrite comme sombre, pendant laquelle, les «Grecs » auraient été systématiquement opprimés par les «Turcs ». L’Église est représentée dès lors comme une sorte d’organisation de résistance. Les récits sur les « Grecs » qui ont « libéré leurs pays » de « l’occupation turque » sont une vision anachronique. Elle projette l’antagonisme nationaliste gréco-turc, de la période de la question d’Orient, aux siècles précédents.
La dictature des colonels organisa à Chypre, le 15 juillet 1974, un coup d’État pour réaliser l’Enosis et se débarrasser de Mgr. Makarios. Ankara pue alors intervenir sur l’île et y réaliser la partition ethnique. Le 20 juillet, 7 000 soldats turcs débarquèrent sur l’Ile, procédant à des bombardements au napalm, provoquant le repli vers le Sud de 20 000 Chypriotes grecs. Dans le même temps, la dictature des colonels en Grèce s’effondra. L’armée turque mit d’abord en place un corridor large de 5 à 6 Km entre Kyrenia et l’enclave Nord de Nicosie, représentant 5% de la superficie de l’Ile. Puis l’expansion territoriale turque continua, la superficie du corridor fut doublée, alors que dans le même temps se tenait la Conférence de Genève, les 25-30 juillet. Une seconde opération eut lieu du 14-16 août, les troupes turques prirent Morphou à l’Ouest et Famagouste à l’Est, atteignant la ligne Attila le long du 35e parallèle. Malgré le nouveau cessez-le-feu du 16 août, Ankara continua son grignotage territorial jusqu’en septembre menant à une partition inchangée jusqu'à nos jours.
Dès 1975, la déclaration de l’État Fédéral Turc de Chypre fut immédiatement condamnée par le Conseil de Sécurité et ne remit pas en cause l’embargo sur l’aide militaire voté par le Congré des État-Unis en décembre 1974. La césure entre les deux partie de l’île fut entière avec la déclaration en 1983 de la République de Chypre Nord en 1983, qui reste pour les instances international une administration de la République Turquie.

Il est nécessaire de donner une image plus précise possible des mouvements de population provoqués par l’invasion de 1974 afin de mieux comprendre l’ampleur du bouleversement que connu l’île et la situation actuelles des réfugiés Chypriote grec.
La carte ci-contre représente les déplacements de population survenue à la suite de l’invasion de 1974. Il s’agit à la fois d’une schématisation spatiale, les itinéraires des réfugiés étant plus complexe et s’appuyant sur la présence des bases britanniques et d’une contraction temporelle, les déplacements de populations s’étalent sur plusieurs années notamment pour la population Chypriote turque. L’armée Turque occupée, encore actuellement 32% de l’espace insulaire et 53% du linaire côtier. La ligne Attila, nom donné à l’intervention turque coupe le district de Nicosie, de Famagouste et dans une moindre mesure le district de Larnaca ; le district de Kerynia est passé entièrement sous le contrôle de l’armée turque. La zone occupée abritait en 1974 36,9% de la population totale de l’île (bases souveraines Britannique non comprises). Cette zone étant peuplé à la fois par des Chypriotes grec et turc mais aussi par des communautés Maronites. Selon les sources gouvernementales, les combats provoquèrent les morts de 3 500 au quelle il faut rajouter 16 000 portés disparus. 162 000 Chypriotes grecs durent. L’île ne comptée à cette époque que 640 000 habitants, la population réfugiée représenté alors 32% de la population totale de l’île et 36% de la population Chypriote grecque.

Cette population ne présentait pas un statut socio-économique homogène, ainsi la situation de la population réfugiée ne peut être appréhendé que par la prise en compte de leur statut avant l’invasion. C’est grâce au The Third Five-years1 Plan datant de 1971 que l’on peut obtenir des informations sur ces populations. Nous nous concentrerons sur les deux districts les plus touchés par l’invasion, le district de Kerynia et le district de Famagusta. Ainsi, 3 ans avant l’invasion, ces deux Districts présentés un profil très différent, le District de Kerynia ne regroupant que 5% de la population totale de la République, contre 20% pour le District de Famagusta2. Deux les deux districts la population rurale domine, elle représente 85% de la population du District de Kerynia et 65% de celle du District de Famagusta. Mais 17% de la population urbaine totale se concentre dans le District de Famagusta contre
1 The Third Five-years, République de Chypre 1971
seulement 2% pour le District de Kerynia. En termes d’emploie, le District de Famagusta abrite 13% des emplois manufacturiers, 25% des emplois commerciaux et 25% des emplois dans le secteur des transports présente dans la République Chypre. Le District de Kerynia présente un profil moins « moderne » avec 0,6% des emplois manufacturiers, 0,7% des emploie commerciaux et 0,9% des emplois dans le secteur des transports présente dans l’île. La prédominance du secteur agricole dans le District de Kerynia aura une conséquence directe sur la situation des réfugiés, les familles paysannes disposaient comme uniques sources de revenus leur exploitation agricole1. Même si les pertes, en termes de superficie est plus réduite dans le District de Nicosie, les effets sont aussi importants du fait de l’importance de ce District. Il regroupe 36% de la population et sa population urbaine représente 46% de la population urbaine totale. La ville et son district s’affirment à la fois comme capital politique et économique avec 57% des emplois manufacturiers, 47% des emplois commerciaux et 54% des emplois dans le secteur des transports et 43% des emplois administratifs présente dans la République Chypre2.
Il n’existe donc pas un profil type de réfugié et donc pas un seul type de réaction face aux bouleversement provoqué par l’invasion de 1974. Le tableau 2 permet de mettre en avant l’importance des populations rural qui du fait de leurs profils socio-économiques fut la plus fragilisée. La gestion des populations réfugiés tant sur le plan urbanistique et administratif a dû prendre cette diversité de profil et de situation. Les populations chypriotes grec du district de Kerynia se trouvent dans une situation particulière du fait de la perte totale du district et par l’importance de la population rurale.
Tableau 2, L’importance de la population réfugiée en 1974
Population de référence Part de la population des réfugiés
Pop. Rural total 39,7 %
Pop. Rural Grecs 40,2%
Pop. Total 30,7%
Pop. Grecs 32%
Source : C. Eliades, La politique d’accueil des réfugiés, Aix-en-Provence 1982
Le retour sur l’histoire contemporain chypriote montre qu’il n’existe pas une Histoire mais bien des « histoires » et des « mémoires ». Chaque protagoniste mobilisant au cours de son argumentaire des fait et dates différentes.
Les effets des différentes crises politiques sur la géographie de l’île doivent prendre en compte le mouvement de d’urbanisation des populations et la mise en place d’une économie de service, le lien entre ces facteurs et leur important reste difficile à évaluer. Le développement économique qu’a connu la partie Sud a renforcé la division politique.
Enfin, penser le conflit chypriote nécessite de s’interroger sur nos conceptions de la légitimité politique et de la démocratie. Analyse ce conflit à travers des identités figées, indépendantes de l’histoire et des enjeux politiques, conduit à une simplification et correspond à un discours « politique » dont la légitimité est à démontrer. La présence de vestiges archéologique confère-t-il plus de droit à leurs « descendant » ? Les profits tirés de la partition sont-il les mêmes pour les populations concernées et leurs représentants politiques, qui n’ont plus eu à partager le pouvoir ?
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