Rousseau, Du contrat social
Rousseau « Du contrat social », texte publié en 1762.
Édition utilisé :Flammarion, 1992, Paris, p.187
-Le pacte social
« La famille est donc si l’on veut le premier modèle des sociétés politiques ; le chef est l’image du père, le peuple est l’image des enfants, tous étant nés égaux et libres n’aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est que dans la famille l’amour du père pour ses enfants le paye de soins qu’il leur rend, et que dans l’état le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n’a pas pour ses peuples » P.30
« Trouver une forme d’association qui défend et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant a tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ». Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution. » Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution » p.39
« Si donc on écarte du pacte social ce qui n’est pas de son essence, on trouvera qu’il se réduit aux termes suivants : Chacun de nous met en commun sa personne et tout sa puissance sous le suprême direction de la volonté général ; nous recevons en corps chasur membre comme partie indivisible du tout.
À l’instant au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral et collectif composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l’union de tout les autres prenait autrefois le nom de Cité et prend maintenant celui de République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. À l’égard des associés ils prennent collectivement le nom de Peuple, et s’appellent en particulier citoyen comme participants à l’autorité souveraine, et sujet comme soumis aux loi de l’État. » p.40
-Le peuple
« Un peuple, dit Grotius, peut se donner à un roi. Selon Grotius un peuple est donc peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil, il suppose une délibération publique. Avant donc que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple. Car cet acte étant nécessairement antérieur à l’autre est le vrai fondement de la société » p.38
« Il est pour les nations comme pour les hommes in temps de maturité qu’il faut attendre avant de les soumettre à des lois ; mais la maturité d’un peuple n’est pas toujours facile à connaître, et si on la prévient l’ouvrage est manqué. Tel peuple est disciplinable en naissant, tel autre ne l’est pas au bout de dix siècles. Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce qu’ils l’ont été trop tôt. Pierre avait le génie imitatif ; il n’avait pas le vrai génie, celui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu’il fit étaient bien, la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple était barbare, il n’a point vie qu’il n’était pas mûr pour la police ; il l’a voulu civiliser quand il ne fallait que l’aguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes ; il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu’ils pourraient être, en leur persuadant qu’ils étaient ce qu’ils ne sont pas. C’est ainsi qu’in précepteur français forme son élève pour briller un moment dans son enfance, et puis n’être jamais rien. L’Empire de Russie voudra subjuguer l’Europe et sera subjuguer lui-même. Les Tartares ses sujets ou ses voisins deviendront ses maîtres et les nôtres. Cette révolution me paraît infaillible. Tous les rois de l’Europe travaillent de concert à l’accélérer. » p.70
-Sur le territoire,
« On conçoit comment les terres des particuliers réunies et contiguës deviennent le territoire public, et comment le droit de souveraineté s’étendant des sujets qu terrain qu’il occupent devient à la fois réel et personnel ; ce qui met les possesseurs dans une plus grande dépendance, et de leurs forces même les garants de leur fidélité. Avantage qui ne paraît pas avoir bien senti les anciens monarques qui ne s’appelant que rois des Perses, des Scythes, des Macédoniens, semblaient se regarder comme les chefs des hommes plutôt que les maîtres du pays. Ceux d’aujourd’hui s’appelant plus habilement rois de France, d’Espagne, d’Angleterre, etc. En tenant ainsi le terrain, il sont bien sûr d’en tenir les habitants. » p.45-46
« Comme la nature a donné des termes à la stature d’in homme bien conformé, passé lesquels elle ne fait plus que des géants ou des nains, il y a de même eu égard à la meilleur constitution d’un État, des bornes à l’étendue qu’il peut avoir, afin qu’il ne soit ni trop grand pour pouvoir être bien gouverné, ni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même. Il y a dans tout corps politique un maximum de force qu’il ne saurait passer, et duquel souvent il s’éloigne à force de s’agrandir. Plus le lien social s’étend, plus il se relâche, et en général un petit État est proportionnellement plus fort qu’un grand.
Mille raison démontrent cette maxime. Premièrement l’administration devient pénible dans les grandes distances, comme un poids devient plus lourd au bout d’un plus grand levier. Elle devient aussi plus onéreuse à mesure que les degrés se multiplient ; car chaque ville a d’abord la sienne que le peuple paye, chaque district la sienne encore payée par le peuple, ensuite chaque province, puis les grands gouvernements, les satrapies, les vice-royautés qu’il faut toujours payer plus cher à mesure qu’on monte, et toujours aux dépens du malheureux peuple ; enfin vient l’administration suprême qui écrase tout. Tant de surcharges épuisent continuellement les sujets ; loin d’être mieux gouvernés par ces différents ordres, ils le sont moins bien que s’il n’y en avait qu’un seul au-dessus d’eux. Cependant à peine reste-t-il des ressources pour les cas extraordinaires, et quand il y faut recouvrir l’État et toujours à la veille de sa ruine.
Ce n’est pas tout ; non seulement le gouvernement a moins de vigueur et de célérité pour faire observer les lois, empêcher les vexations, corriger les abus, prévenir les entreprises séditieuses qui peuvent se faire dans des lieux éloignés, mais le peuple a moins d’affection pour ses chefs qu’il ne voit jamais, pour la patrie qui est à ses yeux comme le monde, et pour ses concitoyens dont la plupart lui sont étrangers.Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés, et qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement. Des lois différentes n’engendrent que trouble et confusion parmi les peuples qui, vivant sous le même chef et dans une communication continuelle, passent ou se marient les uns chez les autres et, soumis à d’autres coutumes, ne savent jamais si leur patrimoine est bien à eux. Les talents sont enfouis, les vertus ignorées, les vices impunis, dans cette multitude d’homme inconnus les uns aux autres, que le siège de l’administration suprême rassemble dans un même lieu. Les chefs accablés ne voient rien par eux-même, des commis gouvernement l’État. Enfin les mesures qu’il faut prendre pour maintenir l’autorité générale, à laquelle tant d’officiers éloignés veulent se soustraire ou en imposer, absorbe tous les soins publics, il n’en reste plus pour le bonheur du peuple, à peine en reste-t-il pour sa défense au besoin, et c’est ainsi qu’un corps trop grand pour sa constitution s’affaisse et périt écrasé sous son propre poids.
D’un autre côté, l’État doit se donner une certaine vase pour avoir de la solidité, pour résister aux secousses qui ne manquera pas d’éprouver et aux efforts qu’il sera contraint de faire pour se soutenir : car tous les peuples ont une espace de forces centrifuge, par laquelle ils agissent continuellement les uns contre les autres et tendent à s’agrandir au dépens de leur voisins, comme les tourbillons de Descartes. Ainsi les faibles risquent d’être bientôt engloutis, et nul ne peut guère se conserver qu’en se mettant avec tous dans une espèce d’équilibre, qui rende la compression partout à peu près égale.
On voit par là qu’il y a des raisons de s’étendre et des raisons de se resserrer, et ce n’est pas le moindre talent du politique de trouver, entre les unes et les autres, la proportion la plus avantageuse à la conservation de l’État. On peut dire en général que les premières, n’étant qu’extérieures et relatives, doivent êtres subordonnés aux autres, qui sont internes et absolues ; une saine et forte constitution est la première chose qu’il faut chercher, et l’on doit plus compter sur la vigueur qui naît q’un bon gouvernement que surs ressources que fournit un grand territoire.
Au reste, on a vu des États tellement constitués que la nécessité de conquêtes entrait dans leur constitution même, et que pour se maintenir ils étaient forcés de s’agrandir sans cesse. Peut-être se félicitaient-ils beaucoup de cette heureuse nécessité, qui leur montrait pourtant, avec le terme de leur grandeur, l’inévitable moment de leur chute. » pp.71-73
Édition utilisé :Flammarion, 1992, Paris, p.187
-Le pacte social
« La famille est donc si l’on veut le premier modèle des sociétés politiques ; le chef est l’image du père, le peuple est l’image des enfants, tous étant nés égaux et libres n’aliènent leur liberté que pour leur utilité. Toute la différence est que dans la famille l’amour du père pour ses enfants le paye de soins qu’il leur rend, et que dans l’état le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n’a pas pour ses peuples » P.30
« Trouver une forme d’association qui défend et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant a tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ». Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution. » Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution » p.39
« Si donc on écarte du pacte social ce qui n’est pas de son essence, on trouvera qu’il se réduit aux termes suivants : Chacun de nous met en commun sa personne et tout sa puissance sous le suprême direction de la volonté général ; nous recevons en corps chasur membre comme partie indivisible du tout.
À l’instant au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral et collectif composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l’union de tout les autres prenait autrefois le nom de Cité et prend maintenant celui de République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. À l’égard des associés ils prennent collectivement le nom de Peuple, et s’appellent en particulier citoyen comme participants à l’autorité souveraine, et sujet comme soumis aux loi de l’État. » p.40
-Le peuple
« Un peuple, dit Grotius, peut se donner à un roi. Selon Grotius un peuple est donc peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil, il suppose une délibération publique. Avant donc que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple. Car cet acte étant nécessairement antérieur à l’autre est le vrai fondement de la société » p.38
« Il est pour les nations comme pour les hommes in temps de maturité qu’il faut attendre avant de les soumettre à des lois ; mais la maturité d’un peuple n’est pas toujours facile à connaître, et si on la prévient l’ouvrage est manqué. Tel peuple est disciplinable en naissant, tel autre ne l’est pas au bout de dix siècles. Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce qu’ils l’ont été trop tôt. Pierre avait le génie imitatif ; il n’avait pas le vrai génie, celui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu’il fit étaient bien, la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple était barbare, il n’a point vie qu’il n’était pas mûr pour la police ; il l’a voulu civiliser quand il ne fallait que l’aguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes ; il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu’ils pourraient être, en leur persuadant qu’ils étaient ce qu’ils ne sont pas. C’est ainsi qu’in précepteur français forme son élève pour briller un moment dans son enfance, et puis n’être jamais rien. L’Empire de Russie voudra subjuguer l’Europe et sera subjuguer lui-même. Les Tartares ses sujets ou ses voisins deviendront ses maîtres et les nôtres. Cette révolution me paraît infaillible. Tous les rois de l’Europe travaillent de concert à l’accélérer. » p.70
-Sur le territoire,
« On conçoit comment les terres des particuliers réunies et contiguës deviennent le territoire public, et comment le droit de souveraineté s’étendant des sujets qu terrain qu’il occupent devient à la fois réel et personnel ; ce qui met les possesseurs dans une plus grande dépendance, et de leurs forces même les garants de leur fidélité. Avantage qui ne paraît pas avoir bien senti les anciens monarques qui ne s’appelant que rois des Perses, des Scythes, des Macédoniens, semblaient se regarder comme les chefs des hommes plutôt que les maîtres du pays. Ceux d’aujourd’hui s’appelant plus habilement rois de France, d’Espagne, d’Angleterre, etc. En tenant ainsi le terrain, il sont bien sûr d’en tenir les habitants. » p.45-46
« Comme la nature a donné des termes à la stature d’in homme bien conformé, passé lesquels elle ne fait plus que des géants ou des nains, il y a de même eu égard à la meilleur constitution d’un État, des bornes à l’étendue qu’il peut avoir, afin qu’il ne soit ni trop grand pour pouvoir être bien gouverné, ni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même. Il y a dans tout corps politique un maximum de force qu’il ne saurait passer, et duquel souvent il s’éloigne à force de s’agrandir. Plus le lien social s’étend, plus il se relâche, et en général un petit État est proportionnellement plus fort qu’un grand.
Mille raison démontrent cette maxime. Premièrement l’administration devient pénible dans les grandes distances, comme un poids devient plus lourd au bout d’un plus grand levier. Elle devient aussi plus onéreuse à mesure que les degrés se multiplient ; car chaque ville a d’abord la sienne que le peuple paye, chaque district la sienne encore payée par le peuple, ensuite chaque province, puis les grands gouvernements, les satrapies, les vice-royautés qu’il faut toujours payer plus cher à mesure qu’on monte, et toujours aux dépens du malheureux peuple ; enfin vient l’administration suprême qui écrase tout. Tant de surcharges épuisent continuellement les sujets ; loin d’être mieux gouvernés par ces différents ordres, ils le sont moins bien que s’il n’y en avait qu’un seul au-dessus d’eux. Cependant à peine reste-t-il des ressources pour les cas extraordinaires, et quand il y faut recouvrir l’État et toujours à la veille de sa ruine.
Ce n’est pas tout ; non seulement le gouvernement a moins de vigueur et de célérité pour faire observer les lois, empêcher les vexations, corriger les abus, prévenir les entreprises séditieuses qui peuvent se faire dans des lieux éloignés, mais le peuple a moins d’affection pour ses chefs qu’il ne voit jamais, pour la patrie qui est à ses yeux comme le monde, et pour ses concitoyens dont la plupart lui sont étrangers.Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces diverses qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés, et qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement. Des lois différentes n’engendrent que trouble et confusion parmi les peuples qui, vivant sous le même chef et dans une communication continuelle, passent ou se marient les uns chez les autres et, soumis à d’autres coutumes, ne savent jamais si leur patrimoine est bien à eux. Les talents sont enfouis, les vertus ignorées, les vices impunis, dans cette multitude d’homme inconnus les uns aux autres, que le siège de l’administration suprême rassemble dans un même lieu. Les chefs accablés ne voient rien par eux-même, des commis gouvernement l’État. Enfin les mesures qu’il faut prendre pour maintenir l’autorité générale, à laquelle tant d’officiers éloignés veulent se soustraire ou en imposer, absorbe tous les soins publics, il n’en reste plus pour le bonheur du peuple, à peine en reste-t-il pour sa défense au besoin, et c’est ainsi qu’un corps trop grand pour sa constitution s’affaisse et périt écrasé sous son propre poids.
D’un autre côté, l’État doit se donner une certaine vase pour avoir de la solidité, pour résister aux secousses qui ne manquera pas d’éprouver et aux efforts qu’il sera contraint de faire pour se soutenir : car tous les peuples ont une espace de forces centrifuge, par laquelle ils agissent continuellement les uns contre les autres et tendent à s’agrandir au dépens de leur voisins, comme les tourbillons de Descartes. Ainsi les faibles risquent d’être bientôt engloutis, et nul ne peut guère se conserver qu’en se mettant avec tous dans une espèce d’équilibre, qui rende la compression partout à peu près égale.
On voit par là qu’il y a des raisons de s’étendre et des raisons de se resserrer, et ce n’est pas le moindre talent du politique de trouver, entre les unes et les autres, la proportion la plus avantageuse à la conservation de l’État. On peut dire en général que les premières, n’étant qu’extérieures et relatives, doivent êtres subordonnés aux autres, qui sont internes et absolues ; une saine et forte constitution est la première chose qu’il faut chercher, et l’on doit plus compter sur la vigueur qui naît q’un bon gouvernement que surs ressources que fournit un grand territoire.
Au reste, on a vu des États tellement constitués que la nécessité de conquêtes entrait dans leur constitution même, et que pour se maintenir ils étaient forcés de s’agrandir sans cesse. Peut-être se félicitaient-ils beaucoup de cette heureuse nécessité, qui leur montrait pourtant, avec le terme de leur grandeur, l’inévitable moment de leur chute. » pp.71-73
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