La Charte d’Athènes de M. Le Corbusier
La Charte d’Athènes de M. Le Corbusier
La Charte d’Athènes écrit par Charles Édouard Jeanneret-Gris, plus connu sous son nom de plume Le Corbusier. La première publication de l’ouvrage date de 1941, soit 8 ans après le Congrès International de l’Architecture Moderne, CIAM, tenu à Athènes. Du fait de la situation politique française lors de la première parution, le nom de l’auteur ne fut pas communiqué : la réputation de Le Corbusier risquant alors de compromettre les idées qu’il défendait (la version étudiée ici date de 1957 et est publiée aux Éditions de Minuit). Afin de faciliter la lecture de cette fiche, les extraits issus de la Chartre sont systématiquement mis en italique. L’ouvrage se compose de trois textes, une préface par Le Corbusier écrite lors de la réimpression, un discours liminaire de J. Giraudoux et enfin le corps du texte, la Charte à proprement parler.
La Charte d’Athènes se caractérise par un formalisme poussé à l’extrême. Le texte est relativement court (cent pages) et est composé de trois grandes parties (Généralité, État actuel des villes, critiques et remèdes, Conclusion). Chaque chapitre est subdivisée en sous parties ayant des thèmes bien définis comme La circulation, La ville et sa région, … Le terme de « charte » est généralement utilisé pour des textes à caractère juridique (ensemble des lois d'un pays, titre affirmant les droits d'une personne, d'un noble). Le texte de Le Corbusier reprend donc quasiment à l’identique cette forme. Le contenu du texte se caractérise aussi par la mise en place d’une forme type d’argumentation. Une première partie d’observation porte une critique sur l’état des villes et de ses administrateurs. Elle est suivie d’une partie nommée : il faut exiger où l’auteur présente une suite de solutions.
La première partie, dénommée Généralité, composée d’une seule sous partie La ville et sa région a pour thèmes l’échelle d’analyse et les rapports individus/collectif. Au cours des huit chapitres qui composent cette partie, l’auteur propose une analyse géographique classique sur la définition d’une région urbaine, le rôle du site, les facteurs de croissance et le système administratif. Le chapitre 2, portant sur le débat des préoccupations d’ordre individuel et d’ordre collectif semble sortir a priori de la question urbaine pour rentrer dans les champs d’une réflexion politique plus générale. Cette ouverture permet à Le Corbusier de présenter une des clef importante de sa réflexion, la rupture provoquée dans l’histoire urbaine par l’avènement de l’ère machiniste. Comme de nombreux penseurs, Le Corbusier considère la révolution industrielle comme une période clef dans l’histoire de la civilisation occidentale et mondiale, marquant une réelle coupure dans le développement urbain et mettant fin à une harmonie séculaire.
La seconde partie État actuel des villes, critiques et remèdes correspond au cœur de l’ouvrage et explicite les théories de l’urbanisme moderne. C’est dans cette partie que le plan binaire d’analyse, observation et il faut exiger est appliqué mécaniquement. L’étude menée par l’auteur procède d’une analyse qui sera qualifiée postérieurement de fonctionnaliste. Chaque une de ces sous partis concerne une fonction que la ville est censée remplir. C’est par le biais des thèmes du logement (Habitation), des Loisirs, de l’activité économique (Travail) et de le Circulation que l’auteur expose les composants d’un nouveau type d’urbanisme opérationnel. Il est important de revenir sur certains points de cette démonstration.
La manière dont la question du logement est traitée se révèle double. D’un côté, le constat effectué par l’auteur est somme toute assez classique, mettant en relation les fortes densités et l’insalubrité, le problème de la spéculation et d’une croissance inorganisée. La banlieue est selon les termes de l’auteur une erreur urbanistique et l’un des plus grands maux du siècle. De même un certain classicisme se retrouve dans les solutions proposées, par exemple les thème de l’air, de la lumière reprenent les arguments des hygiénisme du XVIII e siècle. Mais les traits de « la machine à habiter » se dessinent à travers les propositions de construction hautes pouvant atteindre soixante-cinq étages et plus et qui une fois bâties, constituent les « blocs ». La réalisation d’unité d’habitation n’est qu’un élément d’un ensemble plus vaste élaboré à l’échelle d’une ville et obtenu par le biais d’un outil devenu fondamental, le zonage. Celui-ci est défini comme l’opération faite sur un plan de ville dans le but d’attribuer à chaque fonction et à chaque individu sa juste place. La partie portant sur la circulation procède d’une analyse historique et géographique. Mettant en relation la taille et la forme des voiries avec les modes de circulation et leur tracé avec la topographie du site, les voies maîtresses ont toujours été filles de la géographie. La règle de classification des voies de circulation proposée sera reformulée de manière plus complète pour l’U.N.E.S.C.O en 1948, sous le titre de la « règle des 7 V ». Cette séparation des modes de circulation a pour effet la disparition de la cohabitation des véhicules motorisés et des piétons, donc du trottoir. Le dernier sous chapitre, le patrimoine historique des villes. Le Corbusier dicte les critères que doivent remplir les éléments urbains préexistant pour échapper à la table rase qui découle de l’application des principes énoncés dans les parties précédentes. Comme le montre le trop fameux "Plan voisin" peu de bâtiements du centre de Paris rentraient dans ces critères.
Dans la troisième et dernière partie, l’auteur après avoir condamné la situation urbaine mondiale formule la doctrine de l’architecture moderne et définit les acteurs en charges de son exécution. L’approche qu’il propose est nouvelle, par la place faite dans la théorie, à l’habitation, définie comme le noyau initial de l’urbanisme. De cette cellule, élément biologique primordial, se met en place des unité(s) d’habitation(s) qui déterminent les rapports entre l’habitation, les lieux de travail et les installations consacrées aux heures libres. Le second principe énoncé est la subordination de l’intérêt privé par l’intérêt collectif et donc l’importance de la loi, les dispositions édilitaires étant censées protéger du jeu sordide de la spéculation qui si souvent écrase dans le berceau les grandes entreprises animées par le souci du bien public. L’auteur de cette réalisation est l’architecte car l’architecture préside aux destinés de la cité, mais pour réaliser au mieux cette tâche il devra s’adjoindre à tous les échelons de l’entreprise, de nombreux spécialistes.
Cette présentation du contenu de l’ouvrage permet de se rendre compte que les thèmes abordés par l’auteur restent toujours d’actualité. On comprend ainsi l’importance qu’a pris Le Corbusier dans le domaine à la fois de l’architecture et de l’urbanisme, car La Charte d’Athènes explore dans un langage simple le vaste panel qui compose ces disciplines.
Si l’auteur ne procède pas au cours de l’ouvrage à une analyse épistémologique, explicitant les théories et axiomes utilisés, ils sont perceptibles tout au long de sa réflexion. Il faut différencier dans cet ensemble les théories positives mobilisées par l’auteur pour analyser la ville et les théories normatives proposées afin de répondre aux problèmes soulevés (L. Dauphiné,2003, Les théories de la complexité).
La ville est analysée selon les fonctions qu’elle est censée remplir, approche que nous avons nommé fonctionnalisme en référence au courant architecturale. C’est donc par les thèmes du logement, du travail, du loisir et du déplacement que l’objet urbain est étudié. Ces fonctions n’ont pas pour l’auteur la même valeur, la même place, au sein des villes. Comme nous l’avons dit le logement occupe une place première, à l’inverse, le déplacement n’est pas considéré comme une fonction à part entière, le déplacement ne serait pas une finalité en-soi. On remarque que les fonctions religieuses ou politiques sont absentes tout comme la fonction
défensive. Les corpus scientifiques utilisés pour cette analyse sont multiples et liés à la production scientifique de l’époque.
La théorie normative proposée par La Charte d’Athènes fut l’objet de nombreuses analyses et critiques. Dans son ouvrage L’urbanisme, utopies et réalités F. Choay définit le projet de La Charte comme appartenant au courant de «l’urbanisme progressif » dont les origines viennent du socialisme utopique de Fourrier, d’Owen et de Proudhon. C’est à partir de la fin de la guerre de 1914 que l’on peut observer la première grande réalisation de ce modèle urbain, en France autour de Le Corbusier, en Allemagne autour de l’école du Bauhaus et aux USA par l’école de Chicago. La modernité est au cœur de cette pensée de la ville, modernité qui s’exprime à travers l’art (Cubisme) et l’industrie (Taylorisme) et représente une rupture historique nécessitant une nouvelle ville. L’acier et le béton ne sont pas considérés comme de simples matériaux utiles mais comme les symboles d’un nouveau type d’urbanisme, voiture et vitesse venant compléter ce tableau. Une approche rationnelle et universelle permet de définir un «homme-type» à partir duquel la ville doit être construite. Simplification, standardisation et zonage découlent donc de cette théorie, applicable sur tous les continents et permettant une croissance illimitée et homegène des villes.
La Charte affirme son caractère novateur par l’absence de référence à des courants ou des penseurs de l’urbanisme autre qu’elle-même. Le lien entre La Charte et le congrès du C.I.A.M tenu à Athènes en 1933 est précisé par Le Corbusier dans la préface, écrite lors de la réimpression : les travaux du congrès d’Athènes constituèrent la base de la Charte. Pourtant, on ne compte qu’une seule référence directe dans l’ouvrage au C.IA.M et ceci en fin de texte. Définir la « paternité » de l’ouvrage et les références se révèle difficile, surtout si l’on prend en compte le rôle qu’a joué Le Corbusier au sein de ce groupe. Parmi les acteurs marquant ayant participé au congrès d’Athènes Le Corbusier et Gropius, fondateurs de l’école du Bauhaus, semblent se dégager. Le rôle de polémiste qu’a joué Le Corbusier au sein de mouvement peut s’apprécier à travers des projets comme le Plan Voisin de Paris. Grâce à son parcours atypique et à son style d’écriture, il fut l’un des premiers architecte-urbanistes, à connaître une importante médiatisation, à laquelle il participa et qu’il utilisa. La Chartre n’a pas était le fruit direct des travaux du Congrès mais celui d’un de ses participants dont le talent de plumes s’exprime à travers l’utilisation d’une vocabulaire ampoulé et simple.
Porter un regard critique sur la Charte d’Athènes pose un certain nombre de problèmes du fait de son appartenance à une vaste ensemble théorique et de réalisations aux limites floues. De plus l’héritage du Corbusier et de l’architecture moderne, de l’urbanisme progressiste est au centre de nombreuses polémiques tant dans les champs de la géographie, de l’urbanisme et de l’architecture. De ma lecture, je souhaiterais revenir sur d’une part le contenu même de l’ouvrage puis d’une manière plus générale sur l’oeuvre de Le Corbusier.
L’importance de ce texte peut être apprécié par le fait qu’au début du XXI° siècle, les problèmes qu’il soulève restent encore d’actualité au sein de la pratique et de la recherche urbaines. Si une partie des théories avancées par l’auteur est aujourd’hui remise en cause, certaines de ses analyses sont encore utilisées. Pour Le Corbusier, le déplacement n’est pas, comme nous l’avons dit, une fonction à part entière, idée reprise par de nombreux urbanistes contemporains. Cette analyse évacue les aspects sociaux liés au déplacement. On pourrait citer, par exemple, le rôle de « socialisation » qu’il joue : les différents utilisateurs d’un même espace de circulation doivent apprendre à le gérer ensemble. Si la séparation des modes de transports s’impose dans un certain nombre de cas, elle recèle des dangers. Car en suivant cette logique, on serait tenté par exemple de séparer les déplacements des personnes valides et celui des personnes handicapées et ainsi influencer sur les rencontres et observations qui se font etsce défont au sein de la ville. Cette remarque permet d’aborder un autre point important et qui concerne les zones d’ombres qui traverse tout l’ouvrage. Comme nous l’avons dit la fonction politique et religieuse n’ont pas le droit de cité dans la théorie proposée dans La Charte. Cette absence s’explique d’une part par le caractère abouti de la ville que Le Corbusier se propose de construire, la fonction régulatrice de la foi et du politique devenant dès lors inutiles car assurée par la ville elle-même. Si l’espace du pouvoir, au centre pourtant de la plupart des réalisations urbanistiques volontaires passées, est absent sa place au sein de la conception même de cette ville idéale est flou. On peut parler d’un tabou du politique, le terme de puissance politique n’étant utilisé qu’une fois. L’auteur a recours pour faire référence au pouvoir au terme plus neutre et plus souple d’administration. Ce tabou pousse l’auteur à utiliser des dénominations comme les dispositions édilitaires qui tranchent avec la simplicité du langage qu’il utilise dans le reste de l’ouvrage. Même si l’auteur prône une subordination de l’individuel par le collectif, l’incarnation de ce pouvoir semble devoir revenir au technicien, au technocrate.
Il est nécessaire de replacer l’ensemble du travail de Le Corbusier dans son contexte historique et culturel. Si la recherche urbaine actuelle doit porter un regard critique sur l’urbanisme « moderne », elle ne doit pas céder aux charmes de se faire à son tour juge implacable du passé. L’étude des travaux de Le Corbusier est encore pertinente aujourd’hui car il fut un penseur de son temps en accord avec des valeurs qui transcendaient les clivages politiques. L’analyse faite par F.Choay paraît exacte mais incomplète. L’urbanisme progressif est traversé par un programme autoritaire, l’homme-type est par essence interchangeable, mais aussi par un projet de justice social. Ainsi, la standardisation et l’homogénéisation de l’espace urbain sont pour Le Corbusier un objectif idéologique et non un moyen économique, montrant la brèche entre les théories de l’architecture moderne et les réalisations qu’on lui attribue.
La Charte d’Athènes écrit par Charles Édouard Jeanneret-Gris, plus connu sous son nom de plume Le Corbusier. La première publication de l’ouvrage date de 1941, soit 8 ans après le Congrès International de l’Architecture Moderne, CIAM, tenu à Athènes. Du fait de la situation politique française lors de la première parution, le nom de l’auteur ne fut pas communiqué : la réputation de Le Corbusier risquant alors de compromettre les idées qu’il défendait (la version étudiée ici date de 1957 et est publiée aux Éditions de Minuit). Afin de faciliter la lecture de cette fiche, les extraits issus de la Chartre sont systématiquement mis en italique. L’ouvrage se compose de trois textes, une préface par Le Corbusier écrite lors de la réimpression, un discours liminaire de J. Giraudoux et enfin le corps du texte, la Charte à proprement parler.
La Charte d’Athènes se caractérise par un formalisme poussé à l’extrême. Le texte est relativement court (cent pages) et est composé de trois grandes parties (Généralité, État actuel des villes, critiques et remèdes, Conclusion). Chaque chapitre est subdivisée en sous parties ayant des thèmes bien définis comme La circulation, La ville et sa région, … Le terme de « charte » est généralement utilisé pour des textes à caractère juridique (ensemble des lois d'un pays, titre affirmant les droits d'une personne, d'un noble). Le texte de Le Corbusier reprend donc quasiment à l’identique cette forme. Le contenu du texte se caractérise aussi par la mise en place d’une forme type d’argumentation. Une première partie d’observation porte une critique sur l’état des villes et de ses administrateurs. Elle est suivie d’une partie nommée : il faut exiger où l’auteur présente une suite de solutions.
La première partie, dénommée Généralité, composée d’une seule sous partie La ville et sa région a pour thèmes l’échelle d’analyse et les rapports individus/collectif. Au cours des huit chapitres qui composent cette partie, l’auteur propose une analyse géographique classique sur la définition d’une région urbaine, le rôle du site, les facteurs de croissance et le système administratif. Le chapitre 2, portant sur le débat des préoccupations d’ordre individuel et d’ordre collectif semble sortir a priori de la question urbaine pour rentrer dans les champs d’une réflexion politique plus générale. Cette ouverture permet à Le Corbusier de présenter une des clef importante de sa réflexion, la rupture provoquée dans l’histoire urbaine par l’avènement de l’ère machiniste. Comme de nombreux penseurs, Le Corbusier considère la révolution industrielle comme une période clef dans l’histoire de la civilisation occidentale et mondiale, marquant une réelle coupure dans le développement urbain et mettant fin à une harmonie séculaire.
La seconde partie État actuel des villes, critiques et remèdes correspond au cœur de l’ouvrage et explicite les théories de l’urbanisme moderne. C’est dans cette partie que le plan binaire d’analyse, observation et il faut exiger est appliqué mécaniquement. L’étude menée par l’auteur procède d’une analyse qui sera qualifiée postérieurement de fonctionnaliste. Chaque une de ces sous partis concerne une fonction que la ville est censée remplir. C’est par le biais des thèmes du logement (Habitation), des Loisirs, de l’activité économique (Travail) et de le Circulation que l’auteur expose les composants d’un nouveau type d’urbanisme opérationnel. Il est important de revenir sur certains points de cette démonstration.

La manière dont la question du logement est traitée se révèle double. D’un côté, le constat effectué par l’auteur est somme toute assez classique, mettant en relation les fortes densités et l’insalubrité, le problème de la spéculation et d’une croissance inorganisée. La banlieue est selon les termes de l’auteur une erreur urbanistique et l’un des plus grands maux du siècle. De même un certain classicisme se retrouve dans les solutions proposées, par exemple les thème de l’air, de la lumière reprenent les arguments des hygiénisme du XVIII e siècle. Mais les traits de « la machine à habiter » se dessinent à travers les propositions de construction hautes pouvant atteindre soixante-cinq étages et plus et qui une fois bâties, constituent les « blocs ». La réalisation d’unité d’habitation n’est qu’un élément d’un ensemble plus vaste élaboré à l’échelle d’une ville et obtenu par le biais d’un outil devenu fondamental, le zonage. Celui-ci est défini comme l’opération faite sur un plan de ville dans le but d’attribuer à chaque fonction et à chaque individu sa juste place. La partie portant sur la circulation procède d’une analyse historique et géographique. Mettant en relation la taille et la forme des voiries avec les modes de circulation et leur tracé avec la topographie du site, les voies maîtresses ont toujours été filles de la géographie. La règle de classification des voies de circulation proposée sera reformulée de manière plus complète pour l’U.N.E.S.C.O en 1948, sous le titre de la « règle des 7 V ». Cette séparation des modes de circulation a pour effet la disparition de la cohabitation des véhicules motorisés et des piétons, donc du trottoir. Le dernier sous chapitre, le patrimoine historique des villes. Le Corbusier dicte les critères que doivent remplir les éléments urbains préexistant pour échapper à la table rase qui découle de l’application des principes énoncés dans les parties précédentes. Comme le montre le trop fameux "Plan voisin" peu de bâtiements du centre de Paris rentraient dans ces critères.
Dans la troisième et dernière partie, l’auteur après avoir condamné la situation urbaine mondiale formule la doctrine de l’architecture moderne et définit les acteurs en charges de son exécution. L’approche qu’il propose est nouvelle, par la place faite dans la théorie, à l’habitation, définie comme le noyau initial de l’urbanisme. De cette cellule, élément biologique primordial, se met en place des unité(s) d’habitation(s) qui déterminent les rapports entre l’habitation, les lieux de travail et les installations consacrées aux heures libres. Le second principe énoncé est la subordination de l’intérêt privé par l’intérêt collectif et donc l’importance de la loi, les dispositions édilitaires étant censées protéger du jeu sordide de la spéculation qui si souvent écrase dans le berceau les grandes entreprises animées par le souci du bien public. L’auteur de cette réalisation est l’architecte car l’architecture préside aux destinés de la cité, mais pour réaliser au mieux cette tâche il devra s’adjoindre à tous les échelons de l’entreprise, de nombreux spécialistes.
Cette présentation du contenu de l’ouvrage permet de se rendre compte que les thèmes abordés par l’auteur restent toujours d’actualité. On comprend ainsi l’importance qu’a pris Le Corbusier dans le domaine à la fois de l’architecture et de l’urbanisme, car La Charte d’Athènes explore dans un langage simple le vaste panel qui compose ces disciplines.
Si l’auteur ne procède pas au cours de l’ouvrage à une analyse épistémologique, explicitant les théories et axiomes utilisés, ils sont perceptibles tout au long de sa réflexion. Il faut différencier dans cet ensemble les théories positives mobilisées par l’auteur pour analyser la ville et les théories normatives proposées afin de répondre aux problèmes soulevés (L. Dauphiné,2003, Les théories de la complexité).
La ville est analysée selon les fonctions qu’elle est censée remplir, approche que nous avons nommé fonctionnalisme en référence au courant architecturale. C’est donc par les thèmes du logement, du travail, du loisir et du déplacement que l’objet urbain est étudié. Ces fonctions n’ont pas pour l’auteur la même valeur, la même place, au sein des villes. Comme nous l’avons dit le logement occupe une place première, à l’inverse, le déplacement n’est pas considéré comme une fonction à part entière, le déplacement ne serait pas une finalité en-soi. On remarque que les fonctions religieuses ou politiques sont absentes tout comme la fonction
défensive. Les corpus scientifiques utilisés pour cette analyse sont multiples et liés à la production scientifique de l’époque.La théorie normative proposée par La Charte d’Athènes fut l’objet de nombreuses analyses et critiques. Dans son ouvrage L’urbanisme, utopies et réalités F. Choay définit le projet de La Charte comme appartenant au courant de «l’urbanisme progressif » dont les origines viennent du socialisme utopique de Fourrier, d’Owen et de Proudhon. C’est à partir de la fin de la guerre de 1914 que l’on peut observer la première grande réalisation de ce modèle urbain, en France autour de Le Corbusier, en Allemagne autour de l’école du Bauhaus et aux USA par l’école de Chicago. La modernité est au cœur de cette pensée de la ville, modernité qui s’exprime à travers l’art (Cubisme) et l’industrie (Taylorisme) et représente une rupture historique nécessitant une nouvelle ville. L’acier et le béton ne sont pas considérés comme de simples matériaux utiles mais comme les symboles d’un nouveau type d’urbanisme, voiture et vitesse venant compléter ce tableau. Une approche rationnelle et universelle permet de définir un «homme-type» à partir duquel la ville doit être construite. Simplification, standardisation et zonage découlent donc de cette théorie, applicable sur tous les continents et permettant une croissance illimitée et homegène des villes.
La Charte affirme son caractère novateur par l’absence de référence à des courants ou des penseurs de l’urbanisme autre qu’elle-même. Le lien entre La Charte et le congrès du C.I.A.M tenu à Athènes en 1933 est précisé par Le Corbusier dans la préface, écrite lors de la réimpression : les travaux du congrès d’Athènes constituèrent la base de la Charte. Pourtant, on ne compte qu’une seule référence directe dans l’ouvrage au C.IA.M et ceci en fin de texte. Définir la « paternité » de l’ouvrage et les références se révèle difficile, surtout si l’on prend en compte le rôle qu’a joué Le Corbusier au sein de ce groupe. Parmi les acteurs marquant ayant participé au congrès d’Athènes Le Corbusier et Gropius, fondateurs de l’école du Bauhaus, semblent se dégager. Le rôle de polémiste qu’a joué Le Corbusier au sein de mouvement peut s’apprécier à travers des projets comme le Plan Voisin de Paris. Grâce à son parcours atypique et à son style d’écriture, il fut l’un des premiers architecte-urbanistes, à connaître une importante médiatisation, à laquelle il participa et qu’il utilisa. La Chartre n’a pas était le fruit direct des travaux du Congrès mais celui d’un de ses participants dont le talent de plumes s’exprime à travers l’utilisation d’une vocabulaire ampoulé et simple.
Porter un regard critique sur la Charte d’Athènes pose un certain nombre de problèmes du fait de son appartenance à une vaste ensemble théorique et de réalisations aux limites floues. De plus l’héritage du Corbusier et de l’architecture moderne, de l’urbanisme progressiste est au centre de nombreuses polémiques tant dans les champs de la géographie, de l’urbanisme et de l’architecture. De ma lecture, je souhaiterais revenir sur d’une part le contenu même de l’ouvrage puis d’une manière plus générale sur l’oeuvre de Le Corbusier.
L’importance de ce texte peut être apprécié par le fait qu’au début du XXI° siècle, les problèmes qu’il soulève restent encore d’actualité au sein de la pratique et de la recherche urbaines. Si une partie des théories avancées par l’auteur est aujourd’hui remise en cause, certaines de ses analyses sont encore utilisées. Pour Le Corbusier, le déplacement n’est pas, comme nous l’avons dit, une fonction à part entière, idée reprise par de nombreux urbanistes contemporains. Cette analyse évacue les aspects sociaux liés au déplacement. On pourrait citer, par exemple, le rôle de « socialisation » qu’il joue : les différents utilisateurs d’un même espace de circulation doivent apprendre à le gérer ensemble. Si la séparation des modes de transports s’impose dans un certain nombre de cas, elle recèle des dangers. Car en suivant cette logique, on serait tenté par exemple de séparer les déplacements des personnes valides et celui des personnes handicapées et ainsi influencer sur les rencontres et observations qui se font etsce défont au sein de la ville. Cette remarque permet d’aborder un autre point important et qui concerne les zones d’ombres qui traverse tout l’ouvrage. Comme nous l’avons dit la fonction politique et religieuse n’ont pas le droit de cité dans la théorie proposée dans La Charte. Cette absence s’explique d’une part par le caractère abouti de la ville que Le Corbusier se propose de construire, la fonction régulatrice de la foi et du politique devenant dès lors inutiles car assurée par la ville elle-même. Si l’espace du pouvoir, au centre pourtant de la plupart des réalisations urbanistiques volontaires passées, est absent sa place au sein de la conception même de cette ville idéale est flou. On peut parler d’un tabou du politique, le terme de puissance politique n’étant utilisé qu’une fois. L’auteur a recours pour faire référence au pouvoir au terme plus neutre et plus souple d’administration. Ce tabou pousse l’auteur à utiliser des dénominations comme les dispositions édilitaires qui tranchent avec la simplicité du langage qu’il utilise dans le reste de l’ouvrage. Même si l’auteur prône une subordination de l’individuel par le collectif, l’incarnation de ce pouvoir semble devoir revenir au technicien, au technocrate.
Il est nécessaire de replacer l’ensemble du travail de Le Corbusier dans son contexte historique et culturel. Si la recherche urbaine actuelle doit porter un regard critique sur l’urbanisme « moderne », elle ne doit pas céder aux charmes de se faire à son tour juge implacable du passé. L’étude des travaux de Le Corbusier est encore pertinente aujourd’hui car il fut un penseur de son temps en accord avec des valeurs qui transcendaient les clivages politiques. L’analyse faite par F.Choay paraît exacte mais incomplète. L’urbanisme progressif est traversé par un programme autoritaire, l’homme-type est par essence interchangeable, mais aussi par un projet de justice social. Ainsi, la standardisation et l’homogénéisation de l’espace urbain sont pour Le Corbusier un objectif idéologique et non un moyen économique, montrant la brèche entre les théories de l’architecture moderne et les réalisations qu’on lui attribue.
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